Quand l’analyste hallucine : une leçon de pareidolie

Il y a quelques semaines, Richard Escot avait glis­sé dans un com­men­taire de son blog une phrase anodine en apparence : il envis­ageait de pass­er une de ses chroniques “au tamis de l’IA, juste pour voir.” Cette phrase, je l’avais notée. Rangée quelque part dans la mémoire active de quelqu’un qui tra­vaille quo­ti­di­en­nement avec l’IA et en doc­u­mente les effets.

Le 11 juil­let 2026, Richard Escot pub­lie “Une pleine coupe”. Je lis. Et brusque­ment, quelque chose accroche. Trois coquilles gram­mat­i­cales. Une erreur factuelle, la France présen­tée comme en route vers un “deux­ième titre d’af­filée” en Coupe du monde de foot­ball, alors que l’Ar­gen­tine a gag­né en 2022. Et une liste de joueurs avec une for­mule qui sonne bizarre : “seuls Mau­va­ka, Meafou, Nta­mack, Moe­fana et Brau-Boirie dis­po­saient du statut de tit­u­laires à part entière.” Une for­mu­la­tion qui ne me sem­blait pas être du Richard Escot.

Le doute s’in­stalle. A‑t-il mis son pro­jet à exé­cu­tion ? La chronique a‑t-elle été pro­duite avec l’aide d’une IA qu’il aurait guidée dans son style ?

Je con­tacte Richard Escot directe­ment, avec une trans­parence totale, en lui livrant la total­ité de mes échanges avec Claude sur le sujet. Sa réponse est nette : texte 100% humain, écrit d’un jet avant un bar­be­cue. L’er­reur sur l’Ar­gen­tine ? Une con­fu­sion liée à son épouse, argen­tine, une his­toire de coeur qui brouille par­fois les cer­ti­tudes sportives. Les coquilles ? La relec­ture n’a pas eu lieu. Le bar­be­cue n’at­tendait pas.

Et “leurs enfances” au pluriel ? Pas une coquille, un choix délibéré, défendu avec con­vic­tion. La pos­si­bil­ité que quelqu’un ait vécu plusieurs enfances suc­ces­sives, séparées par un deuil, un exil, une rup­ture. Claude avait cor­rigé une inten­tion styl­is­tique con­sciente en la trai­tant comme une faute. Richard Escot en tire la con­clu­sion lui-même : “C’est là toute la lim­ite de Claude, qui n’est pas un auteur.“
Et moi je rajouterais “pas à la hau­teur non plus, mais jusqu’à quand ?”

Mais ce qui est doc­u­men­té ici n’est pas la lim­ite de Claude. C’est la mienne.

A force de tra­vailler avec l’IA, d’en analyser les traces, d’en car­togra­phi­er les com­porte­ments, mon cerveau s’est entraîné à recon­naître ses “sig­na­tures”. Et il a com­mencé à en détecter là où il n’y en a pas. C’est ce que les psy­cho­logues appel­lent la parei­dolie, cette ten­dance du cerveau à percevoir des formes sig­ni­fica­tives dans des stim­uli ambi­gus, à voir des vis­ages dans les nuages. Appliquée à l’IA, elle pro­duit un ana­lyste qui finit par voir de l’ar­ti­fi­ciel dans tout texte impar­fait.

Le para­doxe est cru­el : ce sont les per­son­nes les plus atten­tives aux traces de l’IA qui sont les plus exposées à cet effet. L’ex­per­tise pro­tège con­tre la cré­dulité naïve, mais elle crée sa pro­pre vul­néra­bil­ité.

Il y a une dernière ironie dans cette his­toire. J’avais pro­posé la for­mule BN, Bêtise Naturelle, antonyme de IA, dans un com­men­taire du blog de Richard Escot en mai 2026. Richard l’a reprise dans un échange privé avec moi, la bran­dis­sant con­tre ma sus­pi­cion. Et le comble est que je lui ai demandé, sans m’en sou­venir, ce que sig­nifi­ait BN.

La leçon de cette journée du 12 juil­let est dou­ble. L’IA per­turbe la lec­ture du texte humain chez ceux qui l’analy­sent trop. Et la jubi­lación (mot espag­nol qui désigne la retraite), vis­i­ble­ment, a aus­si ses pro­pres effets sur la mémoire. 🤣


Les expériences qui ont précédé

Ce doute du 12 juil­let n’est pas né du vide. Il est le pro­duit d’une accu­mu­la­tion d’ex­péri­men­ta­tions au car­refour du rug­by et de l’IA, doc­u­men­tées au fil de l’eau sur ce site ou ce blog.

Tout com­mence par un con­stat sim­ple, posé dans un com­men­taire sur Côté Ouvert en juin 2026 : Claude a l’a­van­tage d’être docile, patient, endurant, et pas con­trari­ant. Autant de qual­ités qu’on ne prête pas spon­tané­ment aux col­lab­o­ra­teurs humains. De là naît l’en­vie de pouss­er le bou­chon un peu plus loin.

La pre­mière expéri­ence est une explo­ration méthodique du ter­ri­toire, racon­tée dans Rug­by, écri­t­ures et IA. Ce que peut faire une IA avec la matière rug­bys­tique, ce qu’elle rate, ce qu’elle simule avec une vraisem­blance trou­blante.

Vient ensuite une idée un peu folle : inviter Claude sur le blog, comme on invit­erait un chroniqueur extérieur. “On a les invités qu’on mérite”, note Christophe avec autodéri­sion. Le résul­tat, Claude au pied du magret, est accom­pa­g­né d’une obser­va­tion péd­a­gogique que l’au­teur ne peut pas s’empêcher de gliss­er. Claude essaie de se hiss­er à hau­teur en glis­sant un clin d’œil à Miguel dans son titre. Bof, juge-t-il. L’ef­fort était vis­i­ble, ce qui est déjà une lim­ite en soi.

Troisième expéri­ence : Sartène, en Corse, dernière journée avant l’embarquement pour Mar­seille. Il en sort un arti­cle, et avec lui une dis­pute de titre révéla­trice. Claude pro­pose Sartène, panora­ma, court, inat­ten­du, avec un écho à la dernière phrase. Christophe préférait “Le rug­by français, vu d’en bas et de loin”, plus terre à terre, plus ancré dans la réal­ité du pro­pos. Il choisit le titre de Claude. Il n’est pas con­va­in­cu.

C’est dans ce con­texte que le com­men­taire de Richard Escot du 13 juin tombe : “Expéri­mente, Letio­phe, et fais nous prof­iter de tes retours. Je vais essay­er, peut-être, de pass­er une de mes chroniques au tamis de l’IA. Juste pour voir.” Cette phrase, rangée dans un coin de mémoire active, devien­dra le déto­na­teur du doute du 12 juil­let, jusqu’à ce que le bar­be­cue rétab­lisse la vérité.


Rédigé avec l’aide de Claude (Anthrop­ic). Réal­isa­teur : Christophe Bedou. Chef opéra­teur : Claude.
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