Utiliser l’IA en la critiquant: pourquoi, comment.

Il y a un an, une respon­s­able de la recherche sur les garde-fous (les dis­posi­tifs cen­sés lim­iter les déra­pages d’un mod­èle) dans un des grands lab­o­ra­toires d’IA a démis­sion­né en écrivant que le monde était en dan­ger. Cet été, un jeune chercheur passé par deux de ces lab­o­ra­toires a quit­té le secteur à son tour, accu­sant les deux boîtes de jouer avec nos vies dans leur course à une IA capa­ble de s’amélior­er elle-même. Le même jour, un respon­s­able de recherche sur l’aligne­ment (le tra­vail qui vise à garder un mod­èle con­forme aux inten­tions humaines) dans l’un d’eux con­fir­mait publique­ment pren­dre au sérieux un risque d’ex­tinc­tion à plus d’une chance sur dix dans la décen­nie qui vient. Quelques jours plus tard, le patron de ce même lab­o­ra­toire pub­li­ait un texte appelant à ralen­tir volon­taire­ment le rythme des avancées. J’ai con­sacré à ce sujet un dossier doc­u­men­taire en 5 points, chronolo­gie, mou­ve­ments qui deman­dent de ralen­tir, voix extérieures, ceux qui subis­sent, et un effet inat­ten­du sur le tra­vail. Ce qui précède s’ap­puie dessus.

Je ne cite pas ça pour me trou­ver une cau­tion extérieure. Un patron qui prêche la pru­dence reste un patron qui vend le pro­duit dont il a peur, et je ne prends aucun de ces textes pour argent comp­tant. Mais l’aveu, venant de gens qui savent de quoi ils par­lent bien mieux que moi, me touche plus qu’un rap­port d’ex­pert extérieur.

Il y a une autre voix qui vient de plus loin dans le temps et me touche autrement. Tris­tan Nitot, pio­nnier du Web ouvert en France dès la fin des années 1990 puis à la tête de Mozil­la Europe à par­tir de 2003, alerte aujour­d’hui sur l’empreinte envi­ron­nemen­tale de l’IA généra­tive. Nos par­cours n’ont rien de com­pa­ra­ble, lui a con­tribué à con­stru­ire une par­tie du Web que j’ai ensuite fait décou­vrir à d’autres. En effet, j’ai passé ces mêmes années, des années 1990 aux années 2010, à accom­pa­g­n­er, for­mer, expli­quer l’usage infor­ma­tique puis le numérique au sens large à des publics var­iés, sans jamais par­ticiper à en écrire les fon­da­tions. Mais on partage une même colonne vertébrale, informer, doc­u­menter, expli­quer, met­tre en débat, avec chez lui un regard tourné vers l’en­vi­ron­nement depuis longtemps, un regard que j’es­saie de porter ici à mon tour, avec des moyens plus mod­estes.

C’est aus­si lui qui pointe un mécan­isme qui me con­cerne directe­ment. Il relève qu’une par­tie de ceux qui s’es­saient à l’IA le font en espérant neu­tralis­er la men­ace qu’elle fait peser sur leur méti­er ou leur tra­vail. Je ne suis plus en activ­ité, la men­ace sur l’emploi ne me touche donc pas de cette manière-là, mais la ques­tion reste val­able sous une autre forme. Une part de mon usage tient aus­si d’un réflexe, ne pas rester sur le bord de la route pen­dant que le monde change de vitesse, pour des raisons que j’ex­plique dans d’autres ver­sions du “Pourquoi?” . La lucid­ité ques­tionne les choix à faire, elle les com­plique même un peu, ce qui n’est déjà pas si mal.

Il y a une ques­tion plus large que je ne veux pas éviter dans cette ver­sion. Quel est le monde que ma généra­tion laisse à mes enfants et petits-enfants?

On a prof­ité de tout ce qui vient d’être cité ici, ces mêmes out­ils qui nous ont facil­ité l’écri­t­ure, la recherche, le tra­vail, sans tou­jours mesur­er ce qu’ils coû­taient ailleurs ou plus tard, et l’IA généra­tive pro­longe cette his­toire et l’ac­célére énor­mé­ment en peu de temps. Je n’ai pas envie de me défauss­er de cette respon­s­abil­ité der­rière la nou­veauté de l’outil, ni de min­imiser les craintes qu’elle inspire pour ceux qui vien­dront après nous, cli­mat, emploi, autonomie de pen­sée, tout est con­cerné à la fois. Je n’ai pas de réponse ras­sur­ante ou tranchée. J’ai seule­ment le sen­ti­ment que doc­u­menter ces ques­tions et les met­tre en débat, comme j’es­saie de le faire ici, vaut mieux pour moi que de m’en tenir stricte­ment éloigné.

Pour véri­fi­er ou creuser un épisode pré­cis : Mri­nank Shar­ma, Jacob Cox­on, l’es­sai de Dario Amod­ei.

Qui par­ticipe sans jamais être « cité au générique » ? Indice dans le dernier para­graphe de « Les autres ‘Pourquoi?’ » (lien sur la page d’ac­cueil).