Pourquoi des millions de gens retournent-ils sans cesse aux réseaux sociaux ?

Dans une chronique récente de fran­ce­in­fo, Julie racon­tait le suc­cès du compte par­o­dique Bra­vo les gens, qui tourne en déri­sion nos petites irri­ta­tions du quo­ti­di­en. Un exem­ple a par­ti­c­ulière­ment mar­qué : la vidéo con­sacrée à Cather­ine, qui pose ses servi­ettes pour réserv­er des transats dès 7 heures du matin, a dépassé les deux mil­lions de vues. Pour l’ex­pli­quer, la chronique s’ap­puyait sur un chiffre : une étude sci­en­tifique aurait passé en revue 136 études sur les émo­tions dans les réseaux soci­aux, avec une con­clu­sion sim­ple : plus un con­tenu sus­cite une émo­tion, plus il est partagé, et par­mi les émo­tions les plus effi­caces fig­ure la colère.

Cette revue existe bel et bien : il s’ag­it d’une revue sys­té­ma­tique de 136 études, menée par Seyed Moham­mad Mirmah­di Kome­jani, Ricar­do God­in­ho Bil­ro et San­dra Maria Cor­reia Loureiro, pub­liée en 2026 dans l’Ital­ian Jour­nal of Mar­ket­ing, à par­tir des bases Web of Sci­ence et Sco­pus.

Mais que veut dire exacte­ment « revue sys­té­ma­tique » ? Ce n’est pas un sim­ple arti­cle d’opin­ion qui pioche quelques études qui arrangent son pro­pos. C’est une méth­ode de recherche cod­i­fiée : les chercheurs définis­sent d’abord une ques­tion pré­cise, inter­ro­gent ensuite de grandes bases de don­nées sci­en­tifiques selon des critères explicites, sélec­tion­nent les études per­ti­nentes, puis en font une syn­thèse la plus objec­tive pos­si­ble. C’est ce tra­vail rigoureux qui per­met d’af­firmer, avec un vrai niveau de con­fi­ance, que l’é­mo­tion est un moteur du partage sur les réseaux soci­aux.

Reste la vraie ques­tion, plus intéres­sante qu’un chiffre : pourquoi sommes-nous, des mil­lions, à y revenir sans cesse ?

La contagion émotionnelle

Les émo­tions sont con­tagieuses, y com­pris à tra­vers un écran. Voir un post qui indigne, amuse ou atten­drit tend à faire naître en nous une émo­tion proche. Ce mécan­isme est ren­for­cé par la val­i­da­tion sociale (les likes et com­men­taires don­nent l’im­pres­sion que « tout le monde ressent la même chose ») et par le flux con­tinu, qui rend dif­fi­cile de dis­tinguer une émo­tion sincère d’une mise en scène. Une syn­thèse acces­si­ble de ces travaux se trou­ve sur Nos Pen­sées.

Les émotions, carburant des algorithmes

Les pub­li­ca­tions qui sus­ci­tent une réac­tion forte génèrent plus de likes, de com­men­taires et de partages, donc plus de temps passé sur la plate­forme. Les algo­rithmes de recom­man­da­tion appren­nent ce qui nous fait réa­gir et nous en pro­posent davan­tage : on entre alors dans une boucle où chaque réac­tion façonne le con­tenu suiv­ant.

La colère, émotion reine

Les plate­formes chi­nois­es comme Wei­bo ont mon­tré que la colère se propage plus vite et plus loin entre util­isa­teurs que la joie. Ce con­stat a pris une dimen­sion nou­velle fin 2025, quand le dic­tio­n­naire d’Ox­ford a élu « rage bait » (l’ap­pât à colère) mot de l’an­née : un con­tenu délibéré­ment conçu pour provo­quer l’indig­na­tion et faire grimper le traf­ic. The Con­ver­sa­tion détaille cette muta­tion des médias soci­aux vers la fab­ri­ca­tion de la colère. La colère « marche » parce qu’elle active forte­ment, qu’elle donne un sen­ti­ment de clarté morale (on sait vite qui a tort) et qu’elle crée du lien par l’indig­na­tion partagée. Les vidéos sur Cather­ine et ses transats ne sont pas une excep­tion : elles illus­trent une mécanique bien plus large.

Quand l’émotion devient une stratégie

Trois travaux de recherche français éclairent la façon dont les émo­tions sont mis­es en scène et gérées en ligne.

Le sad­fish­ing désigne la pra­tique con­sis­tant à pub­li­er des mes­sages de détresse pour sus­citer la sym­pa­thie ou l’at­ten­tion, une pra­tique qui peut être sincère ou au con­traire cal­culée. Un mémoire uni­ver­si­taire y con­sacre une étude com­plète : Entre détresse émo­tion­nelle et pop­u­lar­ité.

Sur Snapchat, les chercheuses Lau­rence Cor­roy et Sophie Jehel ont mon­tré que les ado­les­cents four­nissent, der­rière le jeu appar­ent des « flammes », un véri­ta­ble tra­vail émo­tion­nel : chaque pub­li­ca­tion ou non-pub­li­ca­tion peut devenir un dilemme, sous peine de per­dre un lien ou un statut. Leur arti­cle est disponible ici : Dans les « flammes » de Snapchat : le tra­vail émo­tion­nel des ado­les­cents.

Enfin, une thèse de l’u­ni­ver­sité Paris Nan­terre s’est penchée sur les moti­va­tions à partager du con­tenu sur Face­book et Twit­ter : besoin de lien social, quête de statut et de recon­nais­sance, envie de dif­fuser une infor­ma­tion jugée utile. Le texte com­plet se trou­ve là : Les moti­va­tions à partager du con­tenu sur les réseaux soci­aux.

Le temps qu’il a fallu

Il aura fal­lu des années de pro­liféra­tion des réseaux soci­aux, sans grand débat pub­lic au moment où ça se jouait, avant que la recherche ait le temps de pro­duire ses con­stats. Cent trente-six études rien que sur le lien entre émo­tions et partage : c’est le temps qu’il aura fal­lu à la sci­ence pour rat­trap­er un usage déjà général­isé, déjà instal­lé dans nos vies, avant même qu’on com­prenne vrai­ment ce qui nous y attachait.

Interdire trop tard

Ce décalage a fini par se heurter au poli­tique. Le Par­lement a voté, le 21 juil­let 2026, une loi inter­dis­ant l’ac­cès aux réseaux soci­aux aux mineurs de moins de 15 ans. Saisi par des députés, le Con­seil con­sti­tu­tion­nel l’a cen­surée le 14 août 2026, pour deux raisons : une atteinte dis­pro­por­tion­née à la lib­erté d’ex­pres­sion (l’in­ter­dic­tion était générale, sans tenir compte de l’âge, de la matu­rité ou de la sit­u­a­tion famil­iale de chaque mineur, ni laiss­er aux par­ents la pos­si­bil­ité d’y déroger), et une atteinte au droit au respect de la vie privée (la loi n’en­cadrait pas les modal­ités de véri­fi­ca­tion d’âge, ce qui aurait obligé tout util­isa­teur, y com­pris majeur, à prou­ver son âge). Un nou­veau texte est en pré­pa­ra­tion, avec un objec­tif d’aboutir d’i­ci le print­emps 2027.

Cet épisode illus­tre une dou­ble dif­fi­culté. D’abord faire une loi accept­able : celle-ci n’a pas résisté trois semaines à l’ex­a­m­en con­sti­tu­tion­nel, faute d’avoir pen­sé la pro­por­tion­nal­ité et la vie privée jusqu’au bout. Ensuite faire respecter une loi, même accept­able : des asso­ci­a­tions comme La Quad­ra­ture du Net appel­lent déjà les plate­formes alter­na­tives à refuser toute véri­fi­ca­tion d’âge, et une généra­tion qui a gran­di avec l’habi­tude, ou la dépen­dance, trou­vera très prob­a­ble­ment des straté­gies de con­tourne­ment.

L’IA, un chemin différent ?

Face à l’IA généra­tive, deux réac­tions opposées émer­gent, et c’est ce tiraille­ment qui est intéres­sant.

D’un côté, un man­i­feste d’ob­jec­tion de con­science pub­lié fin 2025 par des chercheurs de l’Ate­copol (Ate­lier d’é­colo­gie poli­tique de Toulouse) appelle les per­son­nels de l’en­seigne­ment supérieur et de l’É­d­u­ca­tion nationale à refuser de pren­dre part au déploiement de l’IA généra­tive dans leurs insti­tu­tions. Un sec­ond texte du même col­lec­tif démonte, un par un, les argu­ments qui revi­en­nent sys­té­ma­tique­ment pour la jus­ti­fi­er : la sou­veraineté, la sobriété, la pratic­ité, son car­ac­tère inéluctable. C’est un refus de principe, minori­taire, mais qui a le mérite d’ar­riv­er tôt, avant que l’usage ne devi­enne la norme.

De l’autre, l’in­sti­tu­tion elle-même a choisi la voie inverse : accom­pa­g­n­er plutôt qu’in­ter­dire. Un cadre nation­al d’usage de l’IA en édu­ca­tion a été défi­ni dès juin 2025. Depuis la ren­trée 2025, les élèves de 4e et de 2de suiv­ent un par­cours de for­ma­tion oblig­a­toire sur la plate­forme Pix, por­tant sur le fonc­tion­nement, les biais et les lim­ites de l’IA généra­tive, avant tout usage en classe, un par­cours général­isé à la ren­trée 2026 à tous les élèves de 4e, 2de générale et 1re année de CAP. Les enseignants dis­posent, de leur côté, d’un par­cours Pix+ Édu pour s’aut­o­former à un usage éclairé de ces out­ils.

Ce qui rend cette réac­tion notable, c’est sa rapid­ité rel­a­tive : selon les chiffres relayés par 1jeune1solution.gouv.fr, 86 % des élèves du sec­ondaire avaient déjà util­isé une IA généra­tive en con­texte sco­laire en 2024, avant même l’ex­is­tence d’un cadre offi­ciel. L’usage a précédé la règle, comme tou­jours. Mais con­traire­ment à la loi sur l’ac­cès des mineurs aux réseaux soci­aux, cen­surée trois semaines après son vote, l’in­sti­tu­tion n’a pas ten­té d’in­ter­dire un usage déjà instal­lé : elle a choisi de for­mer, tout en sachant qu’elle ne par­tait pas de zéro mais d’un usage déjà mas­sif.

Est-ce suff­isant pour éviter le scé­nario des réseaux soci­aux ? Rien ne le garan­tit. For­mer ne suf­fit pas si l’outil, par ailleurs, reste conçu pour capter l’at­ten­tion ou dére­spon­s­abilis­er l’usager. Mais le risque n’a pas dis­paru pour autant, il s’est sim­ple­ment déplacé : moins sur le temps passé, davan­tage sur la facil­ité à déléguer sa pen­sée à un out­il qui répond tou­jours, sans effort pro­por­tion­né. Le par­al­lèle avec Face­book tient sur deux points, l’aveu­gle­ment col­lec­tif qui fait qu’on con­naît les cri­tiques et qu’on con­tin­ue quand même, et l’empreinte matérielle des cen­tres de don­nées. Il devient plus frag­ile dès qu’on pré­tend que les deux out­ils nous accrochent de la même façon : con­traire­ment au fil d’ac­tu­al­ité, pen­sé pour max­imiser le temps passé, une ses­sion avec l’IA généra­tive se ter­mine quand la tâche est faite. C’est pré­cisé­ment ce que détaille cet arti­cle sur Face­book et l’IA généra­tive, dans sa par­tie « Ce qui résiste à la com­para­i­son ».

Le temps qu’il nous reste

Cent trente-six études ont été néces­saires pour doc­u­menter sci­en­tifique­ment ce que les réseaux soci­aux nous font, des années après que l’usage soit devenu mas­sif, chez les adultes comme chez les enfants. Une loi a mis dix ans à arriv­er, et n’a pas résisté trois semaines à l’ex­a­m­en du Con­seil con­sti­tu­tion­nel.

Avec l’IA, une par­tie du monde enseignant a choisi de refuser avant l’usage, une autre,  l’in­sti­tu­tion, a choisi de for­mer dès le début de l’usage. Aucune des deux options n’a de garantie de résul­tat. Mais toutes deux ont un point com­mun qui man­quait avec les réseaux soci­aux : elles inter­vi­en­nent main­tenant, pas dans dix ans, quand la recherche aura fini par pro­duire ses 136 études sur l’IA généra­tive et que l’habi­tude, ou la dépen­dance, sera déjà prise.

C’est peut-être ça, la vraie dif­férence entre les deux his­toires. Pas la tech­nolo­gie elle-même, mais le moment où on a décidé de s’en préoc­cu­per.

Cet arti­cle a été élaboré en col­lab­o­ra­tion avec Claude, assis­tant IA dévelop­pé par Anthrop­ic. La démarche est celle-ci : utilis­er l’outil pour doc­u­menter un sujet, en posant les ques­tions, en ori­en­tant l’an­gle, en véri­fi­ant les sources et en nom­mant explicite­ment cette par­tic­i­pa­tion.

Ne me croyez pas sur parole, ni l’IA. 🤔

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