IA générative et Facebook : le même “oui, mais” ?

Paul1 m’a ren­voyé, sans le vouloir vrai­ment, à ma pro­pre pra­tique. Sa charge con­tre Face­book, une fois qu’on la prend au sérieux, ne s’ar­rête pas à la fron­tière du réseau social. Elle inter­roge directe­ment l’usage que je fais de l’IA sur ce site même. Voici, recon­sti­tué et étayé, ce que dirait Paul s’il pous­sait son raison­nement jusqu’au bout.

1. Le réflexe du “oui, mais c’est pratique”

Fin 2025, des chercheurs de l’Até­copol (l’Ate­lier d’é­colo­gie poli­tique de Toulouse, un col­lec­tif de sci­en­tifiques engagés sur les ques­tions socio-écologiques) ont pub­lié un man­i­feste d’ob­jec­tion de con­science appelant les per­son­nels de l’en­seigne­ment supérieur et de l’é­d­u­ca­tion nationale à refuser de pren­dre part au déploiement de l’IA généra­tive dans leurs insti­tu­tions. En com­plé­ment, un sec­ond texte, « Oui mais l’I­Ag… », démonte un par un les argu­ments qui revi­en­nent sys­té­ma­tique­ment pour la jus­ti­fi­er (la “sou­veraineté”, la “sobriété”, la “pratic­ité”, son car­ac­tère “inéluctable”). Paul note, à juste titre, que ces for­mules fonc­tion­nent mot pour mot pour Face­book. On con­naît les risques, on les cite même volon­tiers en préam­bule, et on con­tin­ue, parce que l’u­til­ité immé­di­ate écrase la réserve de principe. C’est exacte­ment la mécanique qu’il me reproche : affich­er une “ten­ta­tive de trans­parence” sur les usages de l’IA n’empêche pas l’usage de se pour­suiv­re à l’i­den­tique.

2. Beaucoup de flux, peu de substance

Paul m’in­ter­pel­lait sur le ratio entre infor­ma­tions utiles et infor­ma­tions totales que Face­book nous four­nit chaque jour, un ratio qu’il estime très défa­vor­able, en par­ti­c­uli­er sur les groupes locaux. L’in­tu­ition est doc­u­men­tée : ce qui est mesuré comme déter­mi­nant pour le bien-être des util­isa­teurs, ce n’est pas la qual­ité de ce qu’on pub­lie ou con­sulte, c’est le vol­ume de temps passé sur l’outil. On peut se deman­der si l’IA généra­tive ne repro­duit pas ce tra­vers sous une autre forme, non pas par un flux qui capte l’at­ten­tion en con­tinu, mais par la facil­ité qu’elle offre à pro­duire du texte, qui peut tout aus­si bien diluer l’in­for­ma­tion utile dans un vol­ume de con­tenu généré sans effort pro­por­tion­né.

3. Le miroir qui déprime

Le deux­ième pili­er de l’ar­gu­men­taire de Paul s’ap­puie sur une lit­téra­ture sci­en­tifique solide : les réseaux soci­aux fonc­tion­nent comme un espace d’af­fir­ma­tion iden­ti­taire qui pousse à la com­para­i­son per­ma­nente. France Cul­ture, dans son émis­sion “La vie numérique”, résume une étude à ce sujet : la baisse de bien-être observée chez les util­isa­teurs de Face­book ne tient pas à ce qu’ils font sur la plate­forme (poster, aimer, cli­quer), mais à la com­para­i­son induite avec des vies mis­es en scène sous leur meilleur jour, et ce indépen­dam­ment de l’ac­tiv­ité pré­cise. Ce que Paul en tire est cinglant, mais cohérent : si je sig­nale un dan­ger sur un groupe de quarti­er, ça relève autant de la mise en scène de moi-même en “bon citoyen” que du ser­vice ren­du. L’IA n’a pas cette fonc­tion de vit­rine sociale directe, mais elle en a une autre, celle de vit­rine de com­pé­tence ou de pro­duc­tiv­ité, qu’il resterait à doc­u­menter.

4. Une empreinte qu’on choisit de ne pas regarder

C’est là que Paul frappe le plus juste sur mon pro­pre ter­rain. Un rap­port de l’in­sti­tut de l’ONU pour l’eau, l’en­vi­ron­nement et la san­té (UNU-INWEH), pub­lié en juin 2026, alerte sur une con­som­ma­tion d’eau et d’élec­tric­ité des cen­tres de don­nées qui pour­rait dou­bler d’i­ci 2030, portée par la demande liée à l’IA : la con­som­ma­tion élec­trique mon­di­ale des data cen­ters pour­rait attein­dre 945 térawattheures par an, con­tre 448 en 2025, et leur con­som­ma­tion d’eau annuelle grimper à plusieurs mil­liers de mil­liards de litres, de quoi cou­vrir les besoins domes­tiques de plus d’un mil­liard de per­son­nes. Le directeur de cet insti­tut invoque l’ef­fet rebond (ou para­doxe de Jevons : quand une tech­nolo­gie devient plus effi­cace, on l’u­tilise telle­ment plus que la con­som­ma­tion totale aug­mente quand même), un mécan­isme que j’ai moi-même doc­u­men­té ailleurs, appliqué au tra­vail édi­to­r­i­al (voir « L’ef­fet rebond, ou pourquoi faire mieux ne suf­fit pas »).

5. Ce qui résiste à la comparaison

Hon­nêteté oblige, la com­para­i­son a ses lim­ites, et ce sont prob­a­ble­ment elles que j’op­poserais à Paul si je défendais l’autre camp. Face­book capte l’at­ten­tion par design, l’ingénierie du fil d’ac­tu­al­ité est pen­sée pour max­imiser le temps passé. L’IA généra­tive, dans l’usage que j’en fais, n’a pas cette mécanique d’en­gage­ment con­tinu, la ses­sion se ter­mine quand la tâche est faite. Et surtout, Face­book m’a cen­suré quand je cri­ti­quais l’outil avec l’outil, ce que je n’ai pas con­nu jusqu’i­ci en cri­ti­quant l’IA avec l’IA. La com­para­i­son vaut sur l’aveu­gle­ment col­lec­tif et sur l’empreinte matérielle, elle est plus frag­ile sur le mécan­isme psy­chologique pré­cis.

Pour situer la démarche

Ce texte s’in­scrit dans l’e­sprit de Pause IA, l’an­tenne française du mou­ve­ment inter­na­tion­al Pause­AI, une asso­ci­a­tion de bénév­oles qui milite pour un mora­toire sur l’en­traîne­ment des sys­tèmes d’IA les plus puis­sants, tant que les garanties de sécu­rité et de con­trôle démoc­ra­tique ne sont pas réu­nies. Un arti­cle lui sera con­sacré à part entière.

1 Le prénom a été changé.


Cet arti­cle a été élaboré en col­lab­o­ra­tion avec Claude, assis­tant IA dévelop­pé par Anthrop­ic. La démarche est celle-ci : utilis­er l’outil pour doc­u­menter un sujet, en posant les ques­tions, en ori­en­tant l’angle, en véri­fi­ant les sources et en nom­mant explicite­ment cette par­tic­i­pa­tion.

Ne me croyez pas sur parole, ni l’IA. 🤔
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