L’intelligence artificielle a‑t-elle une mémoire courte ? Petite histoire d’une technologie qui se réinvente tous les trente ans

Cet arti­cle est né d’une tri­bune de Nico­las Rougi­er, chercheur à l’In­ria, parue dans Sud Ouest le 29 août 2026 sous le titre « Vers un troisième hiv­er de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle ? » (lien vers la tri­bune). Le même chercheur a dévelop­pé une ver­sion plus longue de son pro­pos sur The Con­ver­sa­tion (« L’his­toire de l’IA, faite de cycles entre attentes démesurées et réelles avancées »).

Une naissance officielle, et déjà des promesses intenables

L’in­tel­li­gence arti­fi­cielle (IA) naît offi­cielle­ment en 1956, lors d’une con­férence à Dart­mouth, aux États-Unis. Autour de la table : John McCarthy, Mar­vin Min­sky, Claude Shan­non (le père de la théorie de l’in­for­ma­tion) et quelques autres. Ils rêvent alors de machines capa­bles d’é­galer, voire de dépass­er, l’in­tel­li­gence humaine.

Le mythe fon­da­teur ne com­mence pour­tant pas en 1956, il le précède de vingt ans. Dès 1936, le math­é­mati­cien bri­tan­nique Alan Tur­ing avait posé les bases théoriques de toute l’in­for­ma­tique mod­erne avec la “machine de Tur­ing”, un mod­èle abstrait de cal­cul, à une époque où aucun ordi­na­teur n’ex­is­tait encore. Puis, en 1950, dans un arti­cle resté célèbre, il pose directe­ment la ques­tion : une machine peut-elle penser ? Plutôt que de tranch­er philosophique­ment, il pro­pose un test pra­tique, devenu le “test de Tur­ing” : un humain dia­logue à l’aveu­gle avec un inter­locu­teur, humain ou machine, et doit devin­er lequel des deux il a en face de lui. Si l’hu­main ne peut pas les dis­tinguer de façon fiable, la machine “réus­sit” le test. Tur­ing lui-même prédi­s­ait qu’une machine y parviendrait d’i­ci l’an 2000. C’est le même type de pré­dic­tion opti­miste et mal cal­i­brée dans le temps que celles de Min­sky ou Simon citées plus loin, for­mulée seize ans avant même la nais­sance offi­cielle du terme “intel­li­gence arti­fi­cielle”. Tur­ing en est donc à la fois le précurseur con­ceptuel et, mal­gré lui, le tout pre­mier exem­ple du phénomène que cet arti­cle décrit.

Dès l’époque de Dart­mouth, les pré­dic­tions vont elles aus­si beau­coup trop vite. En 1965, Her­bert Simon annonce que les machines fer­ont tout tra­vail que l’homme peut faire d’i­ci vingt ans. En 1970, Mar­vin Min­sky va plus loin encore, il promet une machine à l’in­tel­li­gence générale (une IA capa­ble, comme un être humain, de com­pren­dre et d’a­gir dans n’im­porte quel domaine, pas seule­ment une tâche pré­cise) d’i­ci trois à huit ans. Cinquante-six ans plus tard, cette promesse n’est tou­jours pas tenue.

Le premier hiver, puis le second

Quand la réal­ité ne suit pas les annonces, les finance­ments se taris­sent et l’in­térêt retombe. Les chercheurs par­lent alors d’« hiv­er de l’IA », une expres­sion apparue en 1984. Le secteur en a déjà con­nu deux, sévères :

  • 1975–1980 : pre­mier coup d’ar­rêt, après les promess­es non tenues des années 1960–1970.
  • 1990–2000 : deux­ième hiv­er, après l’es­souf­fle­ment des « sys­tèmes experts » (des pro­grammes qui imi­taient le raison­nement humain à par­tir de règles écrites à la main, plutôt que d’ap­pren­dre par eux-mêmes).

Entre ces deux hivers, un ressort com­mun, un décalage entre le dis­cours (sou­vent porté par les mêmes per­son­nes qui cherchent des finance­ments) et les lim­ites tech­niques réelles du moment.

« Tant qu’on ne sait pas faire, c’est de l’IA »

Le roboti­cien Rod­ney Brooks a résumé ce phénomène dès 1987 par une for­mule dev­enue célèbre dans le milieu, ce qu’on ne sait pas encore faire relève de l’IA, mais dès qu’on sait le faire, cela devient sim­ple­ment du cal­cul. Le cal­cul d’it­inéraire (1956), les échecs sur ordi­na­teur (1959), les pre­miers agents con­ver­sa­tion­nels (1966) ou la recon­nais­sance d’im­ages (1973) sont passés par cette case, spec­tac­u­laires en leur temps, aujour­d’hui banal­isés au point qu’on ne les asso­cie plus à l’IA.

C’est un mécan­isme intéres­sant à observ­er pour qui suit le sujet de près, l’IA n’est jamais un acquis, seule­ment un hori­zon qui recule à mesure qu’on l’at­teint.

La loi d’Amara : le vrai décalage n’est pas celui qu’on croit

C’est là qu’in­ter­vient un con­cept cen­tral pour com­pren­dre ces cycles, la loi d’A­ma­ra. Elle porte le nom de Roy Ama­ra (1925–2007), chercheur améri­cain et prési­dent, de 1971 à 1990, de l’In­sti­tute for the Future, un cen­tre de réflex­ion sur les tech­nolo­gies fondé à Men­lo Park en Cal­i­fornie. Ama­ra l’a for­mulée dans les années 1970–1980, en obser­vant l’adop­tion des tech­nolo­gies numériques nais­santes.

Sa loi tient en une phrase, nous avons ten­dance à sures­timer l’ef­fet d’une tech­nolo­gie à court terme, et à le sous-estimer à long terme.

Autrement dit, le prob­lème n’est pas l’ex­cès d’en­t­hou­si­asme en soi, c’est son mau­vais cal­i­brage dans le temps. On attend une révo­lu­tion immé­di­ate, elle ne vient pas, on se détourne déçu, et c’est pré­cisé­ment à ce moment-là, une fois l’at­ten­tion retombée, que la tech­nolo­gie pro­duit ses effets les plus pro­fonds et les plus durables. Inter­net, le GPS ou l’élec­tric­ité ont suivi ce sché­ma. L’IA sym­bol­ique des années 1980 (celle des sys­tèmes experts, con­tem­po­raine des débuts de la loi d’A­ma­ra) en est elle-même un exem­ple.

2012–2022 : la troisième vague, jusqu’au grand public

En 2012, Geof­frey Hin­ton (prix Tur­ing et prix Nobel) démon­tre la supéri­or­ité des réseaux de neu­rones pro­fonds¹ pour la recon­nais­sance d’im­ages. La clé de sa réus­site tient moins à une archi­tec­ture révo­lu­tion­naire qu’à la puis­sance de cal­cul déployée. Google applique ensuite les mêmes principes à la tra­duc­tion automa­tique, avec des résul­tats tout aus­si spec­tac­u­laires.

Mais pour le grand pub­lic, la vraie bas­cule a lieu en 2022, quand Ope­nAI met Chat­G­PT en ligne et pop­u­larise les grands mod­èles de lan­gage, ren­dus pos­si­bles par une inno­va­tion tech­nique, les « trans­form­ers »², au prix de cen­tres de don­nées tou­jours plus gour­mands.

C’est à par­tir de ce moment que les annonces les plus ent­hou­si­astes ressur­gis­sent, cinquième révo­lu­tion indus­trielle, fin du tra­vail, machine plus intel­li­gente que l’homme. Des for­mu­la­tions qui, his­torique­ment, ont tou­jours précédé un refroidisse­ment.

Ce qui change vraiment avec l’IA générative

Il faut s’ar­rêter un instant sur ce qui dis­tingue cette troisième vague des précé­dentes. Jusqu’i­ci, l’IA restait large­ment l’af­faire de chercheurs, d’ingénieurs ou de grandes entre­pris­es, elle jouait aux échecs, tradui­sait des textes, recon­nais­sait des vis­ages, mais elle ne pro­dui­sait rien qu’un util­isa­teur ordi­naire pou­vait s’ap­pro­prier directe­ment. Les LLM (grands mod­èles de lan­gage, pour Large Lan­guage Mod­els : des pro­grammes entraînés sur d’im­menses quan­tités de textes pour prédire, mot après mot, la suite la plus prob­a­ble d’une phrase) ont changé cette donne. Et ils ne sont que la porte d’en­trée d’un ensem­ble plus large qu’on appelle l’IA généra­tive, capa­ble de pro­duire du con­tenu, et pas seule­ment d’analyser ou de class­er.

Con­crète­ment, cette IA généra­tive per­met aujour­d’hui à un très grand nom­bre de per­son­nes de rédi­ger un texte, de com­pos­er une chan­son, de génér­er une pho­to ou une vidéo, ou de pro­duire un doc­u­ment de com­mu­ni­ca­tion en quelques instruc­tions écrites en lan­gage courant, là où ces gestes exigeaient aupar­a­vant un appren­tis­sage long ou le recours à un pro­fes­sion­nel. C’est une bas­cule réelle, mais elle mérite d’être regardée sans naïveté sur deux points.

D’abord, l’ac­cès facile ne veut pas dire com­pé­tence acquise : obtenir un résul­tat ne demande effec­tive­ment presque rien, mais obtenir un bon résul­tat, cohérent, exact, adap­té à son pub­lic, sup­pose un savoir-faire qu’on sous-estime facile­ment, celui de bien for­muler sa demande, de repér­er une erreur ou une inven­tion du mod­èle, une « hal­lu­ci­na­tion »³, de cor­riger ce qui sonne creux ou approx­i­matif. Ce savoir-faire ressem­ble beau­coup à celui qu’ex­erçaient déjà les métiers de la rédac­tion, de l’édi­tion ou de la doc­u­men­ta­tion, il ne dis­paraît pas, il se déplace.

Ensuite, pro­duire n’est pas néces­saire­ment créer. Un texte, une image ou une musique générés par ces mod­èles sont des recom­bi­naisons sta­tis­tiques de ce qui existe déjà dans leurs don­nées d’en­traîne­ment, pas une créa­tion au sens où l’en­tendait jusqu’i­ci un auteur, un musi­cien ou un pho­tographe. C’est pré­cisé­ment ce qui nour­rit, depuis 2022, des débats vifs sur la valeur du tra­vail créatif, la rémunéra­tion des artistes dont les œuvres ont servi à entraîn­er ces mod­èles, et la dif­fi­culté crois­sante à dis­tinguer un con­tenu humain d’un con­tenu généré.

C’est cette dou­ble réal­ité, l’élar­gisse­ment réel de l’ac­cès à la pro­duc­tion de con­tenu, et les lim­ites tout aus­si réelles de ce que cet accès garan­tit, qui explique l’am­pleur inédite de l’en­goue­ment pour Chat­G­PT en 2022, pour la pre­mière fois, l’IA ne restait pas dans les lab­o­ra­toires ou les entre­pris­es, elle entrait directe­ment dans le quo­ti­di­en de cha­cun, avec les mêmes réflex­es d’emballement décrits plus haut, et les mêmes risques de désil­lu­sion.

Un cas d’école sur cette « inefficacité » du grand public

Cette ques­tion du savoir-faire déplacé n’est pas théorique. Un cas d’é­cole récent l’il­lus­tre bien, pub­lié sur ce même site : « Gem­i­ni m’a men­ti avec plus d’aplomb que Claude ne m’a aidé ». J’y cher­chais à retrou­ver une anec­dote enten­due à la radio sur des joueurs de rug­by jouant au Loup-Garou. Claude, inter­rogé, mul­ti­plie les recherch­es, ne trou­ve rien de solide, et le dit hon­nête­ment plutôt que d’in­ven­ter. Gem­i­ni, lui, répond immé­di­ate­ment avec une anec­dote com­plète, mise en forme, sour­cée en apparence, cita­tions à l’ap­pui. Une véri­fi­ca­tion croisée mon­tre que la moitié de cette réponse était fab­riquée de toutes pièces, une cita­tion authen­tique noyée dans un décor entière­ment inven­té, avec exacte­ment la même crédi­bil­ité appar­ente que l’in­for­ma­tion réelle.

Ce cas résume bien une par­tie de ce que cet arti­cle essaie de décrire. D’un côté, l’ac­cès démoc­ra­tisé à des out­ils puis­sants ne garan­tit ni la vérac­ité ni la fia­bil­ité du résul­tat obtenu, sans com­pé­tence de véri­fi­ca­tion, une réponse fausse peut être pub­liée telle quelle. De l’autre, chaque ques­tion posée, chaque relance, chaque ten­ta­tive, aboutie ou non, mobilise des serveurs et de l’én­ergie, y com­pris quand la réponse est inven­tée. Une tech­nolo­gie peut donc être à la fois mas­sive­ment acces­si­ble, coû­teuse en ressources, et pas tou­jours fiable, trois car­ac­téris­tiques qui, mis­es bout à bout, nour­ris­sent autant l’en­goue­ment que les inquié­tudes évo­quées plus haut.

Un troisième hiver en vue ?

C’est la ques­tion que pose Nico­las Rougi­er dans sa tri­bune. Les investisse­ments restent colos­saux, mais les retours économiques tar­dent, et des experts red­outent l’é­clate­ment d’une bulle finan­cière. Si la fas­ci­na­tion du grand pub­lic com­mence à s’é­mouss­er, la logique his­torique voudrait qu’un ajuste­ment, sinon un nou­v­el hiv­er, ne soit pas loin.

Mais la loi d’A­ma­ra invite à la pru­dence dans les deux sens, ce n’est pas parce qu’un emballe­ment médi­a­tique retombe que la tech­nolo­gie sous-jacente s’ar­rête de pro­gress­er. Les deux hivers précé­dents n’ont pas empêché l’IA de trans­former, entre-temps et dis­crète­ment, des pans entiers de notre quo­ti­di­en.

Reste, pour l’in­stant hors de portée selon la plu­part des chercheurs du domaine, la vraie ques­tion de fond, celle d’une intel­li­gence arti­fi­cielle générale, équiv­a­lente à l’in­tel­li­gence humaine. Le mythe fon­da­teur, celui de Tur­ing en 1950 comme celui de Dart­mouth en 1956, reste un mythe.


Notes

¹ Un réseau de neu­rones arti­fi­ciels s’in­spire, de très loin, du fonc­tion­nement des neu­rones biologiques : il est con­sti­tué de couch­es de petites unités de cal­cul con­nec­tées entre elles, qui appren­nent à repér­er des régu­lar­ités dans des don­nées (une forme, un mot, un son) en ajus­tant pro­gres­sive­ment leurs con­nex­ions à par­tir de mil­liers, voire de mil­lions d’ex­em­ples. On le dit “pro­fond” quand il empile de nom­breuses couch­es suc­ces­sives, cha­cune trai­tant une infor­ma­tion de plus en plus abstraite à par­tir de la précé­dente : les pre­mières couch­es détectent par exem­ple de sim­ples con­tours dans une image, les suiv­antes des formes, les dernières des objets entiers. Cette pro­fondeur, com­binée à une puis­sance de cal­cul suff­isante et à de grandes quan­tités de don­nées, est ce qui a per­mis en 2012 des résul­tats jusque-là inat­teignables.

² Les trans­form­ers sont une archi­tec­ture de réseau de neu­rones intro­duite en 2017 par des chercheurs de Google, qui a changé la façon dont une machine traite le lan­gage. Les approches précé­dentes lisaient un texte mot après mot, dans l’or­dre, ce qui lim­i­tait leur capac­ité à saisir des liens entre des mots éloignés dans une phrase ou un para­graphe. Les trans­form­ers, eux, s’ap­puient sur un mécan­isme dit d’ ”atten­tion”, qui per­met au mod­èle d’é­val­uer, pour chaque mot, l’im­por­tance de tous les autres mots du texte au même moment, plutôt que séquen­tielle­ment. Cette lec­ture simul­tanée rend pos­si­ble une par­al­léli­sa­tion mas­sive des cal­culs sur des puces spé­cial­isées (les mêmes que celles util­isées pour l’af­fichage graphique à l’o­rig­ine), ce qui a per­mis d’en­traîn­er des mod­èles sur des quan­tités de texte jusque-là inimag­in­ables. C’est cette archi­tec­ture, et elle seule, qui rend pos­si­bles les grands mod­èles de lan­gage actuels, au prix d’une con­som­ma­tion élec­trique crois­sante liée aux cen­tres de don­nées néces­saires pour l’en­traîne­ment comme pour l’u­til­i­sa­tion quo­ti­di­enne de ces mod­èles.

³ Une “hal­lu­ci­na­tion” désigne une réponse pro­duite par un mod­èle de lan­gage avec assur­ance et une cohérence appar­ente, mais qui est en réal­ité fausse ou inven­tée. Le terme est trompeur, il ne s’ag­it pas d’un dys­fonc­tion­nement ponctuel ou d’un bug iden­ti­fi­able, mais d’une con­séquence directe du fonc­tion­nement même de ces mod­èles : un LLM ne “sait” rien au sens humain du terme, il prédit sta­tis­tique­ment le mot le plus prob­a­ble à la suite des précé­dents, à par­tir de ce qu’il a appris dans ses don­nées d’en­traîne­ment. Quand l’in­for­ma­tion demandée existe et est bien représen­tée dans ces don­nées, la pré­dic­tion est fiable. Quand elle n’ex­iste pas, est rare, ou mal représen­tée, le mod­èle con­tin­ue mal­gré tout à pro­duire la suite la plus plau­si­ble sur le plan de la forme, sans dis­pos­er d’au­cun mécan­isme interne pour sig­naler qu’il invente plutôt qu’il ne restitue. D’où des répons­es fauss­es qui ont exacte­ment l’ap­parence, le ton et la struc­ture d’une réponse vraie, comme l’il­lus­tre le cas d’é­cole cité plus haut.


Élaboré en col­lab­o­ra­tion avec Claude (Anthrop­ic), util­isé ici pour doc­u­menter la recherche, pos­er les ques­tions de relance, ori­en­ter l’an­gle, véri­fi­er les sources, et nom­mer explicite­ment cette par­tic­i­pa­tion.

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