Un aveu pour commencer
Je suspecte l’IA un peu partout, et je ne m’en cache pas. J’en ai même fait un article : Pareidolie : quand on voit de l’IA partout (la pareidolie, c’est la tendance du cerveau à percevoir des formes familières là où il n’y en a pas). J’y raconte comment j’ai pris pour de l’IA une chronique de rugby 100 % humaine, écrite d’un jet avant un barbecue.
Mon souci de transparence n’arrange rien. Sur mes sites, je dis quand Claude m’a aidé, alors un texte qui me semble fabriqué sans qu’on le dise m’agace vite. C’est ce qui m’a fait regarder de près la page Facebook L’Encre Libre, qui publiait une très grande quantité de textes en une seule journée. Je n’entre pas dans le détail ici, ce n’est pas le sujet. Je le dis pour situer d’où je parle : je suis quelqu’un qui soupçonne facilement.
Ce qui s’est passé
Lundi 21 septembre, un compte anonyme du réseau X, « Balance ton Claude », affirme que le premier roman de Thélyson Orélien, « C’était ça ou mourir », a été écrit presque intégralement par une IA, extraits à l’appui, passés dans le logiciel Pangram. Pangram est un détecteur (un logiciel qui estime la probabilité qu’un texte ait été produit par une IA), et il répond « 100 % IA ». En 24 heures, le compte passe de moins de cent abonnés à plusieurs milliers.
Le jour même, le roman recevait le prix Fnac, et il figure dans les sélections du Goncourt, du Médicis et du Femina. L’auteur dément, ne voit pas pourquoi il ferait appel à une machine, et dit constituer un dossier avec ses éditeurs pour prouver qu’il a tout écrit. Grasset dénonce une campagne de haine et évoque une possible jalousie. L’éditeur canadien Boréal dit ne pas prendre les allégations à la légère, tout en affirmant sa confiance en l’auteur. Philippe Claudel, président de l’académie Goncourt, appelle à la prudence : les résultats d’un détecteur ne sont pas une preuve irréfutable.
Côté détecteurs, les avis divergent. franceinfo a refait le test avec Pangram et obtenu le même verdict sur tous les extraits, l’outil étant présenté comme le plus fiable du marché par deux études. L’AFP, elle, a passé les mêmes extraits dans d’autres détecteurs et obtenu des résultats différents. Têtu rappelle que Pangram, testé sur des textes plus anciens du même auteur, les classe comme humains, mais qu’il ne fait qu’estimer une probabilité à partir de régularités statistiques : il n’a aucune fenêtre sur l’auteur devant son clavier.
Le mécanisme
Quatre choses me frappent.
- Une cible choisie pour sa visibilité. Le collectif (cinq personnes, dit-il, sans lien avec l’édition ni avec une entreprise privée, animées par un combat contre l’IA dans l’art) l’assume : ce livre a été signalé parce qu’il a du succès. Il annonce vouloir continuer avec d’autres auteurs et des comptes populaires de X. Sa présentation invite d’ailleurs chacun à lui désigner un « AI-sloppeur » (auteur de contenus bâclés produits par IA), en l’identifiant sous ses publications ou par message privé, avec la promesse d’enquêter. Une dénonciation sur commande, en somme.
- Un seul outil. Toute la démonstration repose sur Pangram. Si le détecteur se trompe, il n’y a plus rien.
- Un retrait qui ne retire rien. Le compte finit par appeler à « y aller mollo » et admet une chance « non nulle » que l’auteur soit de bonne foi. Mais il continue de parler d’arnaque et de zone d’ombre morale. La compassion s’adresse à quelqu’un qu’on tient toujours pour coupable.
- Une explication qui se mord la queue. Le collectif explique que les formules stéréotypées des IA nous plairaient si nous n’étions pas lassés de les voir, car les modèles les ont apprises d’humains qui les jugeaient bonnes pendant leur entraînement (le RLHF, méthode où des évaluateurs humains notent les réponses de l’IA). Mais si ces tics viennent des humains, ils ne distinguent plus la machine de ceux qui l’ont formée. Un style ne prouve rien.
Et moi dans tout ça
Le compte s’appelle « Balance ton Claude », et rien dans ce que j’ai lu n’indique quel outil aurait servi à écrire ce roman, si tant est qu’il y en ait eu un. Moi, je travaille avec Claude, et je le dis en bas de chaque article. Balancez-moi si vous voulez, je me suis déjà dénoncé tout seul.
Ce qui me gêne le plus, c’est que je me reconnais des deux côtés. Je sais soupçonner un texte sur un détail qui sonne faux, et j’ai déjà eu tort. Je ne dis pas que Thélyson Orélien est innocent, je ne sais pas. Je ne dis pas non plus qu’il est coupable. Je sais seulement qu’un score, un compte anonyme et vingt-quatre heures de viralité ne font pas un dossier. Ma règle reste simple : transparence pour moi, doute méthodique pour les autres, verdict seulement sur preuve. Et si un jour il s’avère qu’une IA a servi, la leçon sera la même : il fallait le dire.
Les deux hypothèses restent ouvertes, et c’est peut-être la seule chose honnête à écrire pour l’instant.
Élaboré en collaboration avec Claude (Anthropic), utilisé ici pour documenter la recherche, poser les questions de relance, orienter l’angle, vérifier les sources une par une, et nommer explicitement cette participation.
Ne me croyez pas sur parole, ni l’IA. 🤔 Cette page peut se tromper.