Sylvie Chokron : «“La machine ne sera jamais aussi puissante ni aussi riche que notre cerveau”

Neu­ropsy­cho­logue, direc­trice de recherche au CNRS, chroniqueuse au Monde, Sylvie Chokron dirige une équipe qui étudie depuis des années la per­cep­tion, l’at­ten­tion et le développe­ment cog­ni­tif (la manière dont notre cerveau con­stru­it ses capac­ités de raison­nement au fil du temps). Une spé­cial­iste du cerveau, donc, pas de la tech­nique, mais c’est pré­cisé­ment ce regard qui rend sa parole sur l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle intéres­sante : elle ne par­le pas d’al­go­rithmes, elle par­le de nous.

Une ques­tion posée par un philosophe

C’est sur France Inter, dans l’émis­sion Sous le soleil de Pla­ton ani­mée par Charles Pépin, que Sylvie Chokron a été invitée à répon­dre à une ques­tion sim­ple en apparence : l’IA nous rend-elle moins intel­li­gents ? Pla­ton définis­sait la pen­sée comme un « dia­logue de l’âme avec elle-même ». La ques­tion posée dans l’émis­sion est alors : que devient ce dia­logue intérieur quand on y invite une machine ? Sim­pli­fie-t-elle notre réflex­ion, ou la court-cir­cuite-t-elle ?

Ce que dit la sci­ence : le cerveau garde une longueur d’a­vance

Dans un arti­cle du Figaro Madame con­sacré au sujet, Sylvie Chokron développe son argu­men­taire, entourée d’autres voix : le neu­ro­sci­en­tifique Stanis­las Dehaene, le paléoan­thro­po­logue Pas­cal Picq, le médecin Bernard Anse­lem. Plusieurs idées struc­turent son pro­pos :

  • La plas­tic­ité cérébrale. Con­traire­ment à une IA figée par sa pro­gram­ma­tion, notre cerveau se trans­forme en per­ma­nence : plus on utilise un cir­cuit de neu­rones, plus il se ren­force ; moins on s’en sert, plus il s’af­faib­lit (« l’éla­gage synap­tique »). C’est la loi du use it or lose it : déléguer sys­té­ma­tique­ment une tâche intel­lectuelle à l’IA, c’est cess­er d’en­traîn­er les réseaux de neu­rones qui s’en chargeaient.
  • Une mémoire vivante, pas un disque dur. Pour Chokron, notre mémoire ne stocke pas les sou­venirs comme un ordi­na­teur : elle les recon­stru­it à chaque fois qu’on les con­voque, ce qui les mod­i­fie légère­ment à chaque rap­pel. C’est cette recon­struc­tion per­ma­nente qui façonne notre sen­ti­ment d’i­den­tité. Sa for­mule : « Nous ne pen­sons pas que le TGV est plus intel­li­gent que nous car il va plus vite ! » Autrement dit, com­par­er la mémoire humaine à celle d’une IA n’a pas de sens : ce ne sont pas les mêmes objets.
  • L’en­nui comme moteur de la pen­sée. Chokron s’ap­puie sur des études mon­trant que l’é­tat d’en­nui favorise la créa­tiv­ité. Le cerveau « au repos » active en réal­ité les régions liées au raison­nement et à la réso­lu­tion de prob­lèmes (le fameux « mode par défaut »). Réflexe à com­bat­tre, donc : dégain­er son télé­phone à la moin­dre minute vide.
  • La lec­ture, activ­ité cérébrale la plus com­plète. Elle mobilise à la fois l’at­ten­tion, le lan­gage, la mémoire, les émo­tions et même le touch­er, ce qu’au­cun écran ne repro­duit selon elle.

En toile de fond, l’ar­ti­cle évoque une étude du MIT sur la « dette cog­ni­tive » liée à un usage inten­sif de Chat­G­PT, que nous détail­lons en annexe ci-dessous.

Le duel ver­sion grand pub­lic

Dans un doc­u­ment dif­fusé par Quo­ti­di­en (TMC), signé Mar­tin Weill, Sylvie Chokron est con­fron­tée à un jour­nal­iste sur une ques­tion plus provo­ca­trice : sommes-nous, nou­velle généra­tion biberon­née aux écrans et à l’IA, en train de devenir plus bêtes ? Un for­mat plus direct, qui traduit en lan­gage grand pub­lic le même débat que celui du pod­cast, entre alarmisme ambiant et nuance sci­en­tifique.

Ce qu’on peut en retenir

Le mes­sage de Sylvie Chokron n’est pas techno­phobe : elle ne dit pas qu’il faut fuir l’IA, mais qu’il faut choisir ce qu’on lui délègue. Lui con­fi­er une tâche ponctuelle, oui. Lui con­fi­er sys­té­ma­tique­ment l’écri­t­ure, la mémori­sa­tion ou la déci­sion, c’est pren­dre le risque d’af­faib­lir des capac­ités qui, con­traire­ment à l’IA, ne se rechar­gent pas d’une sim­ple mise à jour.

À l’in­verse, il y a des activ­ités du quo­ti­di­en qui stim­u­lent le cerveau sans qu’on le leur demande, c’est le cas du jeu de société,  lire cet arti­cle dédié.

Annexe : l’é­tude du MIT sur la « dette cog­ni­tive »

L’é­tude évo­quée dans l’ar­ti­cle du Figaro Madame s’in­ti­t­ule Your Brain on Chat­G­PT: Accu­mu­la­tion of Cog­ni­tive Debt when Using an AI Assis­tant for Essay Writ­ing Task, menée par une équipe du MIT Media Lab (Nataliya Kos­my­na et ses col­lègues), pub­liée en juin 2025. La ques­tion posée par cette émis­sion d’Arte rejoint directe­ment ce con­stat, elle s’ap­puie sur la même étude, mais cet arti­cle-ci va plus loin en cher­chant aus­si les lim­ites et con­tre-argu­ments (voir “Une pré­cau­tion à garder en tête” ci-dessous).

Voir aus­si sur ce site L’IA nous rend-elle bêtes (émis­sion d’Arte)

Le pro­to­cole. 54 par­tic­i­pants, issus de cinq uni­ver­sités améri­caines (MIT, Welles­ley, Har­vard, Tufts, North­east­ern), répar­tis en trois groupes : un groupe util­isant exclu­sive­ment Chat­G­PT pour rédi­ger des essais, un groupe autorisé à utilis­er un moteur de recherche clas­sique, et un groupe « cerveau seul » sans aucun out­il. Cha­cun a rédigé plusieurs essais sur plusieurs ses­sions, en por­tant un casque d’élec­troencéphalo­gra­phie (EEG, une tech­nique qui mesure l’ac­tiv­ité élec­trique du cerveau) pour suiv­re en temps réel leur engage­ment cog­ni­tif. Lors d’une ses­sion finale, les rôles ont été inver­sés pour une par­tie des par­tic­i­pants, afin d’ob­serv­er si les effets per­sis­taient.

Les résul­tats. Le groupe ayant util­isé Chat­G­PT a mon­tré la con­nec­tiv­ité cérébrale la plus faible des trois groupes, avec une baisse pou­vant attein­dre 55 % par rap­port au groupe « cerveau seul ». Ces par­tic­i­pants ont aus­si eu davan­tage de mal à se sou­venir de leurs pro­pres argu­ments et ont exprimé un sen­ti­ment de moin­dre appro­pri­a­tion de leur texte, bien que celui-ci soit resté bien struc­turé et gram­mat­i­cale­ment cor­rect. À l’in­verse, le groupe « cerveau seul » a mon­tré les réseaux neu­ronaux les plus rich­es et les plus éten­dus.

Une pré­cau­tion à garder en tête. Les auteurs eux-mêmes appel­lent à la pru­dence : il s’ag­it d’un preprint (une étude pub­liée avant relec­ture par d’autres sci­en­tifiques, donc non encore validée par les pairs), menée sur un échan­til­lon réduit et géo­graphique­ment homogène (des étu­di­ants de grandes uni­ver­sités améri­caines proches les unes des autres). Plusieurs chercheurs ont depuis nuancé la portée de ces con­clu­sions, rap­pelant qu’elles ne con­cer­nent qu’une tâche pré­cise (la rédac­tion d’es­sais) et un usage par­ti­c­uli­er de l’IA :

Mar­rone, R., & Kovanović, V. (2025, June 23). MIT researchers say using Chat­G­PT can rot your brain. The truth is a lit­tle more com­pli­cat­ed. The Con­ver­sa­tion. (en anglais, voici com­ment le lire facile­ment en français)

Élaboré en col­lab­o­ra­tion avec Claude : l’outil a été util­isé pour rassem­bler et doc­u­menter les sources, pos­er les ques­tions qui struc­turent cet arti­cle, ori­en­ter l’an­gle et véri­fi­er les élé­ments présen­tés. Ne me croyez pas sur parole, ni l’IA. 🤔 Cette page peut se tromper.