Jouer, un acte de résistance

 La pra­tique du jeu de société dans ses formes var­iées : un anti­dote aux con­séquences de l’u­til­i­sa­tion trop impor­tante des réseaux soci­aux et de l’IA, ou com­ment gliss­er un loup dans la machine😉.

“Pourquoi on joue ?“
Voilà une ques­tion posée une fin d’après-midi de fête du livre par une par­tic­i­pante autour de la table de jeu.
Cela démon­tre tout ce qu’il reste à faire pour chang­er la manière de “con­sid­ér­er le jeu” par des adultes. S’il sem­ble assez évi­dent de con­sid­ér­er la lec­ture comme fon­da­men­tale pour l’en­fant comme pour l’adulte, et de la pra­ti­quer en toute occa­sion de manière plus ou moins spon­tanée, il n’en va pas de même pour le jeu.

Je trou­ve que cet arti­cle résume bien tous les apports et fonc­tions du jeu à tout âge. Et je ne peux que souscrire à la con­clu­sion :

En résumé, que ce soit pour l’en­fant ou l’adulte, jouer est bien plus qu’un sim­ple loisir. C’est un proces­sus fon­da­men­tal qui con­tribue au développe­ment physique, men­tal, émo­tion­nel et social à toutes les étapes de la vie. Encour­ager le jeu dans notre quo­ti­di­en, que ce soit à tra­vers des activ­ités struc­turées ou spon­tanées, est donc essen­tiel pour cul­tiv­er un bien-être glob­al et une crois­sance con­tin­ue.

Et pour­tant, si on devait résumer en une phrase ce que la sci­ence décou­vre en ce moment sur nos deux com­pagnons du quo­ti­di­en, le jeu et l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, ce serait peut-être ceci: on joue pour le plaisir et c’est le cerveau qui en prof­ite, on utilise l’IA pour le cerveau et c’est le plaisir de penser qui en pâtit.

Je dois avouer que je ne fais pas par­tie de ceux qui choi­sis­sent un jeu de société pour “faire tra­vailler leur cerveau”. Quand je joue, ce que je cherche, c’est un moment sim­ple, de la bonne humeur, des rires, des piques ami­cales autour d’une table. Les jeux qui me plaisent le plus ne sont pas les plus stratégiques ni les plus com­plex­es, ce sont ceux qui font vivre une expéri­ence col­lec­tive légère.

Et c’est là que la chose devient intéres­sante.

Car la sci­ence, elle, ne s’ar­rête pas à mes préférences. Une étude lon­gi­tu­di­nale menée en Écosse a suivi une cohorte de per­son­nes nées en 1936, testées à 70, 73, 76 et 79 ans, en ten­ant compte du sexe, du milieu social, du niveau d’é­d­u­ca­tion et de l’é­tat de san­té de cha­cun. Résul­tat : la pra­tique régulière de jeux comme les cartes ou les jeux de société est asso­ciée à un déclin cog­ni­tif plus lent, quel que soit le niveau intel­lectuel de départ.
Un mémoire uni­ver­si­taire français va dans le même sens à plus petite échelle : des chercheurs ont mesuré l’at­ten­tion, la flex­i­bil­ité men­tale et la capac­ité d’in­hi­bi­tion d’é­tu­di­ants avant et après cinq min­utes de jeu. Les jeux les plus légers, ceux de rapid­ité et d’am­biance, pro­dui­saient le meilleur état émo­tion­nel et la meilleure capac­ité d’ab­sorp­tion dans l’in­stant, sans que per­son­ne n’ait eu besoin de “faire un effort” pour ça.
Et le fil rouge de toutes ces recherch­es, c’est juste­ment l’aspect social. Une syn­thèse récente rap­pelle que l’isole­ment aug­mente le risque de démence d’en­v­i­ron 50%, alors que jouer régulière­ment pour­rait retarder son appari­tion d’en­v­i­ron cinq ans. Un lab­o­ra­toire de recherche dédié, créé par un édi­teur de jeux en parte­nar­i­at avec l’u­ni­ver­sité de Poitiers, tra­vaille aujour­d’hui spé­ci­fique­ment sur ce lien entre pra­tique ludique et mémoire, con­cen­tra­tion, créa­tiv­ité, en plus de la social­i­sa­tion qu’elle induit naturelle­ment.

Autrement dit : je ne joue pas pour faire tra­vailler mon cerveau, c’est même le cadet de mes soucis. Mais vis­i­ble­ment, il tra­vaille quand même, sans qu’on lui ait rien demandé.

Pas­sons main­tenant à l’autre ver­sant. Là où le jeu ne demande rien et donne beau­coup, l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle généra­tive promet beau­coup et, si on n’y prend pas garde, retire dis­crète­ment.
J’ai déjà détail­lé ailleurs l’ex­péri­ence du MIT Media Lab qui a mesuré cet effet par élec­troencéphalo­gra­phie sur des rédac­teurs assistés ou non par Chat­G­PT : l’ar­ti­cle con­sacré à Sylvie Chokron revient en détail sur cette étude et sur la notion de “dette cog­ni­tive”. Pour résumer l’essen­tiel : plus l’as­sis­tance est puis­sante, moins le cerveau s’ac­tive, et l’ef­fet ne s’ef­face pas à la fin de la séance, les habitués de l’IA peinent ensuite à retrou­ver seuls leur niveau d’en­gage­ment ini­tial.

Le point com­mun avec le jeu de société per­met de mesur­er tout le para­doxe : d’un côté, une activ­ité qu’on pra­tique sans arrière-pen­sée cog­ni­tive et qui mus­cle le cerveau en silence, de l’autre, un out­il qu’on sol­licite juste­ment pour s’aider à penser, et qui finit par nous désen­gager de la pen­sée elle-même.

Alors, faut-il choisir entre le plateau de jeu et l’écran d’IA ?
Je n’ai pas de réponse claire à don­ner.
Il y a la ver­sion raisonnable: rester dans des activ­ités où l’ef­fort et le lien restent réels, qu’il s’agisse d’une par­tie entre amis ou d’un usage réfléchi d’un out­il numérique, choisir ce qu’on délègue plutôt que de déléguer par réflexe. C’est la ver­sion que je pra­tique, celle de ce site depuis le début, avec ses pro­pres “oui, mais” que j’ai déjà ques­tion­nés ailleurs.
Et il y a l’autre ver­sion, plus rad­i­cale, qui me tra­verse aus­si de temps en temps : jouer oui, avec l’IA non, tout arrêter tant qu’il en est encore temps, revenir à l’essen­tiel, à ce qui pousse, fil­tre, stocke et dure sans rien deman­der, comme ce vieux gink­go. Je ne la bal­aie pas d’un revers de main, même si je con­tin­ue, moi, à choisir la pre­mière.
Je préfère don­ner les pistes et laiss­er cha­cun choisir en con­nais­sance de cause, ce qui est bien tout l’en­jeu de l’ar­ti­cle con­sacré à Sylvie Chokron.

Pour aller plus loin : en annexe, une sélec­tion de ressources sur le jeu et l’ap­pren­tis­sage, et le cas par­ti­c­uli­er des loups-garous de Thiercelieux, le jeu que j’af­fec­tionne tout par­ti­c­ulière­ment.

Élaboré en col­lab­o­ra­tion avec Claude : l’outil a été util­isé pour rassem­bler et doc­u­menter les sources, pos­er les ques­tions qui struc­turent cet arti­cle, ori­en­ter l’an­gle et véri­fi­er les élé­ments présen­tés. Ne me croyez pas sur parole, ni l’IA. 🤔 Cette page peut se tromper.