Facebook, outil neutre ou machine à nuire ? Un débat qui ne se referme pas

Un débat philosophique ancien, ravivé par un arti­cle récent sur le clon­age édi­to­r­i­al. Ce texte ne pré­tend pas tranch­er, il expose les posi­tions en présence.

Le point de départ du désaccord

Dans l’ar­ti­cle précé­dent, une phrase affir­mait : ce n’est pas l’outil qu’il faut incrim­in­er en bloc, mais l’usage, l’in­ten­tion der­rière, et la présence ou l’ab­sence d’un humain iden­ti­fi­able qui répond de ce qu’il pub­lie.

Cette posi­tion n’a rien d’év­i­dent, et une cri­tique pos­si­ble mérite d’être exposée : l’outil lui-même serait prob­lé­ma­tique par con­struc­tion, conçu pour la sur­veil­lance algo­rith­mique, la manip­u­la­tion de l’in­for­ma­tion et la con­cen­tra­tion du pou­voir entre les mains d’ac­teurs tech­nologiques et financiers. Selon cette lec­ture, se réjouir qu’il serve occa­sion­nelle­ment à annon­cer un nid de frelons reviendrait à se réjouir de l’ex­is­tence des mines antiper­son­nelles parce que, bien util­isées, elles per­me­t­tent de creuser rapi­de­ment un trou dans un jardin.

Deux traditions philosophiques anciennes, pas un simple désaccord de circonstance

Ce débat n’est pas nou­veau, et il porte un nom en philoso­phie des tech­niques. D’un côté, l’in­stru­men­tal­isme tech­nique : l’outil serait neu­tre, seul l’usage qu’on en fait déter­mine le bien ou le mal qui en résulte, un couteau sert aus­si bien à cuisin­er qu’à bless­er. De l’autre, le déter­min­isme tech­nique : cer­tains out­ils por­tent en eux-mêmes des effets struc­turels indépen­dants de l’in­ten­tion de celui qui les utilise, leur archi­tec­ture même ori­ente les com­porte­ments dans un sens par­ti­c­uli­er.

Face­book se prête mal à une lec­ture pure­ment instru­men­tal­iste, con­traire­ment à un couteau ou un marteau. La plate­forme est conçue, par des choix d’ingénierie délibérés (fil infi­ni, noti­fi­ca­tions, algo­rithme opti­misé pour max­imiser le temps passé et l’en­gage­ment émo­tion­nel), pour ori­en­ter le com­porte­ment de ses util­isa­teurs vers cer­tains usages plutôt que d’autres. Ce n’est donc pas un canal par­faite­ment neu­tre.

Mais la com­para­i­son avec la mine antiper­son­nelle pose une lim­ite logique : c’est un objet dont la fonc­tion est exclu­sive­ment nuis­i­ble, aucun usage posi­tif n’est de son essence, seule­ment un détourne­ment acci­den­tel. Face­book, lui, a été conçu dès l’o­rig­ine pour une fonc­tion de com­mu­ni­ca­tion réelle­ment recher­chée par des mil­liards de per­son­nes, y com­pris quand cela fonc­tionne bien. L’équiv­a­lence ne tient donc pas com­plète­ment : Face­book relève davan­tage d’un objet à fonc­tion mixte, dont l’ar­chi­tec­ture économique pousse struc­turelle­ment vers cer­tains effets nuis­i­bles, sans pour autant exclure par con­struc­tion tout usage vertueux.

Ce qu’en dit un théoricien du peer-to-peer, dès 2015

Le théoricien belge Michel Bauwens, dans Sauver le monde (2015), pro­po­sait déjà une lec­ture qui refuse le choix binaire entre out­il neu­tre et out­il intrin­sèque­ment nuis­i­ble. Il désigne les pro­prié­taires de plate­formes comme Face­book ou Google sous le terme de “cap­i­tal­istes netarchiques”, des cap­i­tal­istes qui com­pren­nent la puis­sance de la coopéra­tion libre per­mise par Inter­net, et qui cherchent à l’ori­en­ter à leur prof­it tout en la ren­dant pos­si­ble.

Sa thèse tient en une phrase : Face­book per­met réelle­ment davan­tage de com­mu­ni­ca­tion hor­i­zon­tale dans le monde, tout en organ­isant, dans le même mou­ve­ment, la cap­ta­tion de la valeur pro­duite par ses util­isa­teurs au seul béné­fice de ses pro­prié­taires. Les deux ne s’an­nu­lent pas, ils coex­is­tent struc­turelle­ment. Bauwens ne partage donc ni la posi­tion rad­i­cale (l’outil serait nuis­i­ble par con­struc­tion, tout béné­fice n’é­tant qu’un acci­dent masquant le fond), ni une naïveté inverse qui célébr­erait Face­book comme un sim­ple out­il d’é­man­ci­pa­tion citoyenne.

Un troisième axe, souvent oublié dans ce débat : l’utilité réelle de communiquer

Il existe une ques­tion qui échappe à l’op­po­si­tion out­il neutre/outil nuis­i­ble : celle de la néces­sité même de cer­taines com­mu­ni­ca­tions. Dans le cas du nid de frelons évo­qué dans l’ar­ti­cle précé­dent, une alerte directe à la gen­darmerie et à la mairie aurait suf­fi à obtenir l’essen­tiel, la fer­me­ture du lieu et l’in­ter­ven­tion d’une entre­prise spé­cial­isée. Le pas­sage par Face­book a ajouté un effet sec­ondaire non recher­ché : l’ex­po­si­tion de tous les lecteurs du groupe à un risque qui ne les con­cer­nait pas directe­ment, et la pro­jec­tion anx­iogène qu’il déclenche presque automa­tique­ment (“et si c’é­tait arrivé à moi”).

Ce n’est plus alors une ques­tion d’outil neu­tre ou nuis­i­ble, mais une ques­tion d’usage réfléchi de la com­mu­ni­ca­tion elle-même : tout ce qui peut être sig­nalé effi­cace­ment par un canal insti­tu­tion­nel dis­cret a‑t-il vrai­ment besoin d’être dif­fusé à grande échelle sur un réseau social, avec le bruit et l’in­quié­tude col­lec­tive que cela génère mécanique­ment ?

Trois leviers différents, pas un seul combat

Ces trois angles ne sont prob­a­ble­ment pas les seuls, d’autres cri­tiques restent à for­muler, sur l’im­pact envi­ron­nemen­tal de l’in­fra­struc­ture ou sur d’autres dimen­sions qui échap­pent à ce texte.

La cri­tique de l’ar­chi­tec­ture économique, celle des fer­mes à con­tenu IA, appelle une réponse tech­nique et régle­men­taire : mod­éra­tion plus stricte, trans­parence algo­rith­mique oblig­a­toire, lim­i­ta­tion de la monéti­sa­tion au vol­ume plutôt qu’à la qual­ité. On peut agir sur cette cri­tique sans quit­ter la plate­forme, en la régu­lant de l’ex­térieur, par la loi, la pres­sion des annon­ceurs, ou des oblig­a­tions de trans­parence type DSA européen.

La cri­tique de la cap­ta­tion de valeur façon Bauwens, celle des “cap­i­tal­istes netarchiques”, est struc­turelle et beau­coup plus rad­i­cale. Elle ne se résout pas en régu­lant Face­book, elle appelle à con­stru­ire des alter­na­tives qui échap­pent au mod­èle même de plate­forme pro­prié­taire : réseaux coopérat­ifs, com­muns numériques, ser­vice pub­lic du numérique. Une meilleure mod­éra­tion de Face­book ne répond pas à cette cri­tique-là, puisque le prob­lème n’est pas le com­porte­ment de la plate­forme mais sa struc­ture de pro­priété.

La cri­tique de l’u­til­ité réelle de com­mu­ni­quer, celle du réflexe “tout sig­naler à tout le monde”, ne se résout ni par la régu­la­tion ni par une alter­na­tive tech­nique. Elle appelle un change­ment de com­porte­ment indi­vidu­el et col­lec­tif, une forme d’hy­giène numérique et de dis­cerne­ment sur ce qui mérite une dif­fu­sion large plutôt qu’un canal insti­tu­tion­nel dis­cret. Aucune plate­forme, aus­si bien conçue soit-elle, ne réglera ce réflexe à la place de l’u­til­isa­teur.

Un débat comme celui-ci se referme sou­vent trop vite parce qu’on traite ces trois niveaux comme un seul prob­lème, “Face­book est mau­vais” ou “Face­book est neu­tre”, alors qu’ils appel­lent des leviers d’ac­tion com­plète­ment dif­férents : régle­men­taire, struc­turel, com­porte­men­tal.

Ce texte ouvre plusieurs pistes sans les refer­mer. Pour pro­longer la réflex­ion : une sélec­tion d’ar­ti­cles et de ressources sur ce débat, ain­si que les fon­da­men­taux philosophiques de la ques­tion de la neu­tral­ité tech­nique.
Face­book, pour­suiv­re le débat


Rédigé avec l’aide de Claude (Anthrop­ic), selon la même démarche que l’ar­ti­cle précé­dent : pos­er les ques­tions, ori­en­ter l’an­gle, véri­fi­er et con­fron­ter les sources, et nom­mer explicite­ment cette par­tic­i­pa­tion.