Le clonage éditorial : comment l’IA transforme n’importe quel sujet en piège à clics

Il y a quelques mois, j’avais doc­u­men­té sur Les (in)certitudes du rug­by un compte Face­book qui pub­li­ait des hom­mages à des rug­by­men “au kilo­mètre”, jusqu’à con­fon­dre un aili­er de l’Av­i­ron Bay­on­nais avec un musi­cien homonyme. Même style pom­peux, mêmes for­mules (“on racon­te que…”, “c’est ça, finale­ment…”), même absence totale de relec­ture humaine.

Je pen­sais avoir affaire à une curiosité isolée, pro­pre au petit monde du rug­by basque. En tombant récem­ment sur une page Face­book inti­t­ulée “Elles s’ap­pelaient” (35 000 abon­nés, 252 pub­li­ca­tions, créée en décem­bre 2025), j’ai com­pris que c’est un mod­èle indus­triel, trans­pos­able à n’im­porte quel thème por­teur.

Deux sujets, une seule mécanique

Le rug­by basque et les “femmes effacées de l’His­toire” n’ont a pri­ori rien en com­mun. Et pour­tant, la recette est iden­tique :

- une accroche émo­tion­nelle uni­verselle (l’hom­mage sportif, l’in­jus­tice his­torique)
- un visuel généré par IA, suff­isam­ment léché pour ne pas éveiller le soupçon au pre­mier coup d’œil
- un texte au gabar­it recon­naiss­able : struc­ture fixe, tour­nures récur­rentes, une “chute” ou une “morale” en fin de texte
- une cadence de pub­li­ca­tion impos­si­ble à tenir pour un rédac­teur humain seul (plusieurs arti­cles longs le même jour)
- aucune iden­tité édi­to­ri­ale véri­fi­able : pas d’au­teur nom­mé, pas de source his­torique citée, pas de ligne de con­tact

Ce n’est pas un hasard de style. C’est un prompt (l’in­struc­tion don­née à l’IA pour génér­er un texte) qu’on réu­tilise en changeant sim­ple­ment le sujet. Le rug­by­man d’hi­er devient l’his­to­ri­enne oubliée d’au­jour­d’hui, et demain ce sera peut-être un chef cuisinier ou un ani­mal en voie de dis­pari­tion. La struc­ture ne change pas, seule la peau change.

Pourquoi c’est rentable

Pro­duire ce type de con­tenu coûte presque rien : quelques min­utes pour génér­er un texte, une image, et pub­li­er. Ce qui rap­porte, en revanche, c’est le vol­ume et l’en­gage­ment qu’il génère :

- Face­book rémunère cer­taines pages selon les vues et les inter­ac­tions
- une audi­ence de plusieurs dizaines de mil­liers d’abon­nés se revend, ou sert à rediriger vers des sites rem­plis de pub­lic­ité
- plus un sujet sus­cite d’é­mo­tion (indig­na­tion, fierté, nos­tal­gie), plus l’al­go­rithme le pousse, sans que per­son­ne n’ait besoin de véri­fi­er si le con­tenu est exact

Le mod­èle économique ne repose donc pas sur la qual­ité de l’in­for­ma­tion, mais sur sa capac­ité à capter l’at­ten­tion assez longtemps pour génér­er un clic, un like ou un partage. C’est exacte­ment l’in­verse d’un tra­vail de médi­a­tion his­torique ou jour­nal­is­tique.

Le vrai prob­lème n’est pas l’er­reur, c’est l’ab­sence de cor­rec­tion

Dans le cas du rug­by­man con­fon­du avec le musi­cien, les com­men­ta­teurs avaient cor­rigé l’er­reur en temps réel, sans que l’ar­ti­cle ne soit jamais mod­i­fié ni retiré. C’est le signe le plus révéla­teur : per­son­ne, du côté de la page, ne relit ni ne cor­rige. La pub­li­ca­tion con­tin­ue à vivre, à génér­er des réac­tions, telle quelle. L’er­reur factuelle n’est pas un prob­lème pour ce mod­èle économique, elle n’a sim­ple­ment aucune impor­tance.

Un ciblage qui rend le piège plus effi­cace, pas moins

Ce type de page n’est pas dif­fusé au hasard. L’al­go­rithme de Face­book pousse “Elles s’ap­pelaient” vers des per­son­nes déjà intéressées par l’his­toire, le fémin­isme, le pat­ri­moine, exacte­ment comme il pousse les hom­mages rug­bys­tiques vers les ama­teurs du bal­lon ovale. Ce ciblage change la nature du prob­lème : les per­son­nes qui voient, likent et com­mentent ces pub­li­ca­tions ne sont pas des inter­nautes indif­férents tombés là par erreur, ce sont de vraies per­son­nes, sincère­ment con­cernées par le sujet, qui réagis­sent avec une émo­tion authen­tique à un con­tenu fab­riqué pour la capter.

C’est ce qui rend le mécan­isme plus effi­cace qu’un sim­ple spam général­iste : la pré­ci­sion du ciblage démul­ti­plie le taux d’en­gage­ment, donc la rémunéra­tion, donc l’in­térêt à pro­duire tou­jours plus de ce type de con­tenu sur des nich­es de plus en plus spé­ci­fiques. Ce qui ne veut pas dire que ce type de pages n’ex­iste pas ailleurs, sur d’autres nich­es, poten­tielle­ment avec un degré de nociv­ité plus élevé que ces deux exem­ples rel­a­tive­ment inof­fen­sifs.

Face­book n’est pas le prob­lème en soi

Coïn­ci­dence frap­pante : au moment même où j’écris ces lignes, sur un groupe Face­book type “j’aime ma ville”, une per­son­ne sig­nale avoir été attaquée tôt le matin par des frelons dans un parc fréquen­té de la ville. La dif­fu­sion rapi­de de l’in­for­ma­tion, relayée par la gen­darmerie et les réseaux de com­mu­ni­ca­tion munic­i­paux, a prob­a­ble­ment per­mis d’éviter de nou­veaux acci­dents. Même si, on peut l’imag­in­er, une per­son­ne farouche­ment allergique à Face­book, mais pas aux frelons😉, pour­rait rétor­quer qu’un nid de frelons (et d’autres dan­gers du même genre) ne jus­ti­fie pas Face­book pour autant.

Il serait facile, à ce stade, de con­clure que Face­book est intrin­sèque­ment néfaste. Ce serait aller trop vite, mais l’af­fir­ma­tion inverse le serait tout autant. Le même réseau qui héberge ces fer­mes à con­tenu peut aus­si, en amont, sauver quelqu’un d’une piqûre de frelon en temps réel : un promeneur qui alerte directe­ment sur un post local, factuel, actionnable dans la minute, signé par une per­son­ne réelle qui engage sa crédi­bil­ité si elle se trompe. Zéro click­bait, zéro monéti­sa­tion, l’in­verse total du mod­èle “Elles s’ap­pelaient”.

Ce n’est donc pas l’outil qu’il faut incrim­in­er en bloc, mais l’usage, l’in­ten­tion der­rière, et surtout la présence ou l’ab­sence d’un humain iden­ti­fi­able qui répond de ce qu’il pub­lie. Cette posi­tion n’a toute­fois rien d’év­i­dent, et mérite d’être elle-même mise à l’épreuve : Face­book, out­il neu­tre ou machine à nuire ? Un débat qui ne se referme pas.

Et en péri­ode élec­torale ?

Ce qui reste anec­do­tique sur un rug­by­man ou une fig­ure his­torique mécon­nue devient net­te­ment plus préoc­cu­pant appliqué à l’ac­tu­al­ité poli­tique. La même mécanique (accroche émo­tion­nelle, gabar­it repro­ductible, vol­ume de pub­li­ca­tion, zéro véri­fi­ca­tion) peut tout aus­si bien pro­duire de faux por­traits flat­teurs ou à charge d’un can­di­dat, de fauss­es cita­tions, de fauss­es “révéla­tions” au moment où l’at­ten­tion du pub­lic est la plus vive, pen­dant une cam­pagne prési­den­tielle par exem­ple. La viral­ité ne fait pas de dis­tinc­tion entre un hom­mage sportif et une manip­u­la­tion élec­torale, elle ampli­fie ce qui capte l’at­ten­tion, point final. À suiv­re de près dans les mois qui vien­nent.

Un sig­nal d’alerte à partager

Voici le mes­sage que je poste en com­men­taire quand je repère ce type de pub­li­ca­tion (à adapter selon le con­texte) :

⚠️ Petit sig­nal d’alerte bien­veil­lant. Ce type de pub­li­ca­tion est conçu pour génér­er des clics et des réac­tions, pas pour informer. Quelques indices qui per­me­t­tent de l’i­den­ti­fi­er : le titre promet une révéla­tion qui n’ar­rive jamais sans cli­quer (c’est ce qu’on appelle le click­bait, ou piège à clics) ; le lien redirige vers un site sans iden­tité édi­to­ri­ale, sans rédac­teur nom­mé ; des dizaines d’ar­ti­cles sim­i­laires sont pub­liés chaque jour sur des sujets dif­férents avec la même mécanique. Réa­gir, même néga­tive­ment, aide algo­rith­mique­ment ces con­tenus à se propager. La meilleure réponse est sou­vent de ne pas inter­a­gir, et éventuelle­ment de sig­naler le post.

Cet arti­cle a été élaboré en col­lab­o­ra­tion avec Claude, assis­tant IA dévelop­pé par Anthrop­ic. La démarche est celle-ci, utilis­er l’outil pour doc­u­menter un sujet, en posant les ques­tions, en ori­en­tant l’an­gle, en véri­fi­ant les sources et en nom­mant explicite­ment cette par­tic­i­pa­tion.

Dans une pre­mière ver­sion de cet arti­cle, Claude avait écrit “rug­by bre­ton” au lieu de “rug­by basque” à pro­pos de l’Av­i­ron Bay­on­nais. Une erreur que j’ai for­cé­ment repérée. Elle illus­tre exacte­ment le pro­pos de cet arti­cle, et une maxime for­mulée par un proche, bien avant l’ère de l’IA : “Quand tu con­sultes un spé­cial­iste pour un avis, tu dois avoir les mêmes con­nais­sances que lui pour juger de la per­ti­nence de son avis.” Sans cette véri­fi­ca­tion, l’er­reur serait passée. Rien ne dit d’ailleurs que je n’en ai pas lais­sé pass­er d’autres, vu que je suis par­ti­c­ulière­ment incom­pé­tent sur le sujet traité dans cet arti­cle.