Ceux qui subissent, refusent ou s’adaptent

Ici, ce n’est plus la peur abstraite d’un risque exis­ten­tiel. C’est une dégra­da­tion con­crète, con­trat par con­trat, que plusieurs organ­i­sa­tions pro­fes­sion­nelles doc­u­mentent depuis 2022.

Les traducteurs, en première ligne

L’ATLF (Asso­ci­a­tion des tra­duc­teurs lit­téraires de France) doc­u­mente depuis 2022 la pres­sion exer­cée sur les tra­duc­teurs pour qu’ils acceptent des travaux de “post-édi­tion” (cor­riger une tra­duc­tion pro­duite par une IA plutôt que traduire eux-mêmes). Son enquête de décem­bre 2022 mon­trait que pour 68% des tra­duc­teurs con­cernés, cette pra­tique est moins bien payée que la tra­duc­tion clas­sique, et prend sou­vent plus de temps qu’une tra­duc­tion directe pour près de la moitié d’en­tre eux. L’as­so­ci­a­tion a réa­gi avec colère en mars 2024 à un rap­port gou­verne­men­tal qui ne pré­con­i­sait selon elle que l’ac­céléra­tion du déploiement de l’IA dans la cul­ture, et a depuis fait inscrire dans son con­trat-type des claus­es inter­dis­ant explicite­ment le recours à l’IA, pour pro­téger les droits moraux des auteurs. Source : com­mu­niqué ATLF.

La SFT (Société française des tra­duc­teurs), syn­di­cat pro­fes­sion­nel de la tra­duc­tion et de l’in­ter­pré­ta­tion, a pub­lié en juin 2024 une prise de posi­tion offi­cielle rap­pelant qu’une IA généra­tive “n’est pas douée d’in­tel­li­gence” et ne com­prend pas le con­texte, essence même du méti­er de tra­duc­tion. Sa pro­pre enquête interne mon­tre que 70% de ses mem­bres tra­duc­teurs con­sid­èrent la post-édi­tion comme une men­ace pour leur activ­ité, la con­cur­rence de l’IA arrivant en pre­mière posi­tion des préoc­cu­pa­tions chez les inter­prètes. Source : doc­u­ment offi­ciel SFT (PDF).

Ces chiffres rejoignent une enquête plus large menée par la SGDL (Société des gens de let­tres) et l’ADAGP (société des auteurs dans les arts graphiques et plas­tiques) en 2024 : 79% des tra­duc­teurs de livres con­sid­èrent des out­ils comme DeepL ou Google Trans­late comme une men­ace directe, et 26% con­sta­tent déjà une baisse de leurs com­man­des.

Le cas Harlequin, un exemple concret

À l’au­tomne 2025, plusieurs dizaines de tra­duc­teurs et tra­duc­tri­ces de la col­lec­tion Azur, cer­tains liés à la mai­son depuis vingt ou trente ans, appren­nent par un sim­ple appel télé­phonique la fin de leur col­lab­o­ra­tion avec Har­le­quin (mar­que française de Harper­Collins). L’édi­teur con­fie désor­mais ses tra­duc­tions à Flu­ent Plan­et, une agence qui com­bine tra­duc­tion automa­tique et post-édi­tion humaine payée env­i­ron 3 cen­times du mot, une frac­tion des tar­ifs habituels. L’ATLF et le col­lec­tif “En chair et en os” ont dénon­cé dans un com­mu­niqué com­mun un “plan social invis­i­ble” : sans les pro­tec­tions d’un vrai licen­ciement, puisque les tra­duc­teurs sont des auteurs indépen­dants et non des salariés, ils n’ont aucun droit au chô­mage, et cer­tains proches de la retraite risquent une pen­sion dégradée faute de coti­sa­tions appelées par l’AGES­SA (l’or­gan­isme de sécu­rité sociale des auteurs). Le com­mu­niqué dénonce aus­si une logique du “good enough” (une qual­ité seule­ment “pass­able”), qu’il présente comme le vrai risque pour le lec­torat, au-delà de la seule ques­tion de l’emploi. Harper­Collins jus­ti­fie sa déci­sion par un marché de la romance en recul de 27% en valeur sur cinq ans en France. Sources : Siè­cle Dig­i­tal, Jour­nal du Geek, com­mu­niqué com­plet ATLF / En chair et en os.

Un collectif qui fédère plusieurs métiers du livre

Le col­lec­tif “En chair et en os”, né en 2023 d’une péti­tion con­tre les “tra­duc­tions sans âme”, fédère depuis une ving­taine d’or­gan­i­sa­tions pro­fes­sion­nelles du livre et de l’au­dio­vi­suel : ATLF, SFT, ATAA (tra­duc­teurs audio­vi­suels), ATLAS, CEATL, Ligue des auteurs pro­fes­sion­nels, sec­tion cor­recteurs du SGLCE-CGT, entre autres.

Aux États-Unis, plus de 70 auteurs (Den­nis Lehane, Gre­go­ry Maguire, Lau­ren Groff) avaient déjà signé en juil­let 2025 une let­tre ouverte à leurs édi­teurs, rap­pelant que l’IA généra­tive ne men­ace pas seule­ment les auteurs eux-mêmes, mais aus­si “les cor­recteurs, les attachés de presse, tous ceux qui accom­pa­g­nent les livres”, qual­i­fi­ant l’édi­tion d’ ”art col­lab­o­ratif” mis en péril par ces pra­tiques. Source : Actu­aLit­té.

Les correcteurs, entre expérimentation et résistance

Le groupe de presse Ebra (Crédit Mutuel) a été le pre­mier en France à annon­cer, fin 2023, l’usage de Chat­G­PT pour relire et cor­riger les textes de cor­re­spon­dants locaux à L’Est Répub­li­cain. Le Syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes (SNJ) a dénon­cé un out­il qui réécrivait les arti­cles et pro­po­sait des titres sans que ce soit sig­nalé aux lecteurs. Deux ans plus tard, le 2 juil­let 2025, la direc­tion de l’heb­do­madaire Le Point (groupe Pris­ma Media) annonce 58 sup­pres­sions de postes, avec la dis­pari­tion pure et sim­ple du ser­vice de cor­rec­tion, jus­ti­fiée par la réduc­tion de la masse salar­i­ale et le recours à l’IA. Le syn­di­cat des cor­recteurs du SGLCE-CGT dénonce “un plan à la tronçon­neuse”. Mais l’his­toire ne s’ar­rête pas sur un con­stat d’échec : fin juin 2026, une grève des cor­recteurs du Monde bloque la sor­tie du jour­nal papi­er et débouche sur un accord obtenu (ren­forts, tit­u­lar­i­sa­tion en CDI, ouver­ture de dis­cus­sions sur la place de la cor­rec­tion), une deux­ième vic­toire de ce type en 2026 après celle de L’Équipe. Sources : Ebra, 2023, Le Point, juil­let 2025, Le Monde, juil­let 2026.

L’enseignement, un refus assumé

Le col­lec­tif Ate­copol (Ate­lier d’é­colo­gie poli­tique, col­lec­tif de chercheurs toulou­sains) a pub­lié un man­i­feste d’ob­jec­tion de con­science refu­sant de déploy­er l’IA généra­tive dans l’en­seigne­ment et la recherche, par cohérence avec son engage­ment écologique : l’ar­gu­ment porte moins sur la qual­ité du tra­vail pro­duit que sur le coût envi­ron­nemen­tal et le renon­ce­ment à une péd­a­gogie fondée sur l’ef­fort intel­lectuel pro­pre. (déjà cité dans notre arti­cle IA généra­tive et Face­book, le même “oui, mais”)

Ce que ces organisations ont en commun

Aucune de ces struc­tures ne demande un mora­toire mon­di­al ni ne s’ex­prime sur un risque d’ex­tinc­tion. Leur ter­rain est con­cret et immé­di­at : des tar­ifs qui bais­sent, des con­trats qui changent de nature, une recon­nais­sance du tra­vail qui s’érode. Mais ce ter­rain n’est pas non plus celui d’une défaite sys­té­ma­tique : les vic­toires syn­di­cales au Monde et à L’Équipe mon­trent que la mobil­i­sa­tion col­lec­tive peut encore invers­er cer­tains rap­ports de force. C’est une inquié­tude dif­férente de celle des chercheurs doc­u­men­tés dans la chronolo­gie de ce dossier, mais elle éclaire un aspect que les alertes sur le risque exis­ten­tiel lais­sent sou­vent de côté : l’IA trans­forme déjà, très con­crète­ment, des métiers entiers, sans qu’il soit besoin d’at­ten­dre une hypothé­tique super­in­tel­li­gence pour que ça fasse mal.

Ce texte est le qua­trième volet du même dossier que la chronolo­gie, les mou­ve­ments qui deman­dent de ralen­tir et les voix extérieures à l’in­dus­trie. Retrou­vez l’ensemble du dossier ici : Ceux qui s’inquiètent : un dossier sur les peurs que sus­cite l’IA généra­tive.

Plusieurs sources de cette page sont en anglais ou en PDF : pour les lecteurs qui en ont besoin, la page lire un arti­cle en anglais ou une autre langue explique com­ment les con­sul­ter facile­ment.

Dernière mise à jour de cette page : 20 sep­tem­bre 2026.

Élaboré en col­lab­o­ra­tion avec Claude, util­isé ici pour rechercher, véri­fi­er les sources et doc­u­menter cette pres­sion exer­cée sur plusieurs métiers.

Ne me croyez pas sur parole, ni l’IA. 🤔 Cette page peut se tromper