Cette lettre est anonyme. Elle ne vise personne en particulier, ou plutôt : elle nous vise tous, moi y compris.
Cher toi qui t’indignes,
Tu as raison de t’inquiéter. Les rayons débordent de produits venus de Chine, du Bangladesh, du Vietnam. Le gouvernement devrait faire quelque chose. Les gens devraient s’indigner. C’est ce qu’on se dit, entre nous, au comptoir, en famille, ou lors d’une réunion politique.
Mais il y a une question qu’on esquive toujours au moment de conclure : qui a choisi quoi, au juste ?
Le cas du tabac, un contre-exemple parfait
Imaginons le cas d’une femme française qui fume des cigarettes blondes depuis sa jeunesse, disons depuis une période d’avant 1990. Elle aime ce goût-là depuis toujours, c’est son choix, et il se respecte parfaitement.
Mais voici ce que l’histoire économique du tabac en France raconte. Jusqu’en 1976, la SEITA, l’entreprise publique qui fabriquait Gauloises et Gitanes, détenait le monopole de la production en France1. Le tabac français existait, il était cultivé et fabriqué en France, toute la chaîne, de la culture à la vente, étant maîtrisée par l’État. La suppression des barrières douanières au sein du marché commun, cette année-là, a mis fin à ce monopole et ouvert le marché aux cigarettes américaines. Un modèle que certains aimeraient aujourd’hui remettre au cœur du réacteur économique, comme si l’on pouvait revenir en arrière, avant le marché commun et tout ce qui a suivi. Or les consommateurs français, les jeunes, les femmes en particulier, ont massivement préféré le tabac blond et les cigarettes à filtre1. La SEITA a tenté de réagir, lancé des marques blondes concurrentes (Philtres, Maeva), sans succès. Le déclin s’est poursuivi : en 1994, moins d’une cigarette sur deux vendue en France était encore produite par la SEITA2. Privatisée en 1995, l’entreprise a fusionné en 1999 avec l’espagnol Tabacalera pour devenir Altadis, puis a été rachetée par le britannique Imperial Tobacco en 2008. Les usines françaises ont fermé les unes après les autres, Tonneins, Morlaix, Dijon, Lille, et depuis 2015, même la production des Gitanes et Gauloises est délocalisée en Pologne3.
Ce n’est donc pas la Chine qui a tué le tabac français. Ce sont des millions de choix individuels, faits librement, marque après marque, paquet après paquet, au nom du goût, pas du prix. Comme celui de cette femme, tout simplement.
La même logique, partout
C’est exactement ce qui se passe avec les vêtements, l’électroménager, les jouets. Le produit français existe parfois encore, à prix comparable ou même inférieur, et le consommateur choisit autre chose : la marque, le style, l’habitude, une préférence qui n’a rien d’irrationnel mais qui n’a rien à voir non plus avec le patriotisme économique qu’on réclame à voix haute.
Cette histoire de cigarettes blondes révèle une contradiction que nous portons tous : nous voulons le beurre, nos goûts, nos habitudes, nos prix, et l’argent du beurre, une industrie française florissante. On ne peut pas reprocher aux autres d’acheter chinois quand, soi-même, sur tel ou tel produit, on a fait, en toute légitimité, un choix similaire qui a contribué à effacer une filière française.
Et si un parti pouvait tout changer ?
C’est là qu’interviennent les discours simplificateurs, notamment ceux qui promettent qu’un retour au protectionnisme réglerait tout d’un coup de baguette. La réalité est plus têtue. Voir l’annexe ci-dessous : même les partis qui portent ce projet avec le plus de constance peinent à en détailler la mécanique concrète, les coûts, les délais, ou les représailles commerciales qu’elle susciterait.
La mondialisation ne nous a pas été imposée par une poignée d’industriels sans qu’on nous demande notre avis. Elle s’est construite, choix de consommation après choix de consommation, avec la pleine participation de chacun, la mienne y compris. Je ne fume pas, mais j’ai pris l’avion pour la Nouvelle-Zélande il y a quinze ans, en toute connaissance de cause sur le plan climatique. Je n’ai pas repris l’avion depuis. Le problème n’est d’ailleurs pas tant que j’y sois allé, c’est que ce type de voyage est devenu accessible à un nombre croissant de personnes, qui volent de plus en plus souvent.
Gratuit pour moi, coûteux pour la planète
Faire appel à une IA pour écrire cette lettre relève de la même logique. Cela consomme de l’énergie, comme l’avion, même si je pourrais utiliser l’IA plusieurs heures par semaine, pendant des années, avant d’atteindre l’impact d’un aller-retour en Nouvelle-Zélande. Mais pour l’IA, le problème est décuplé : son usage, très gourmand en énergie à l’échelle mondiale, va être jugé utile par des milliards de personnes, précisément parce que c’est gratuit ou très peu coûteux, sans commune mesure avec le prix d’un billet d’avion pour la Nouvelle-Zélande ou les Antilles. Elle est donc accessible, dans l’absolu, à chaque individu connecté de la planète qui y trouvera une utilité, tant la variété des usages possibles est déjà immense.
Personne n’est exempté de la critique qu’il adresse aux autres, moi non plus.
Le train ne s’arrêtera pas
On pourrait faire le même constat avec l’IA qu’avec la mondialisation : on s’en indigne, on documente ses effets, on en mesure les dérives, et pourtant on continue de l’utiliser, comme on continue d’acheter chinois. Ce n’est pas de l’hypocrisie, c’est une lucidité qui n’empêche pas d’agir dans le sens du courant : le train de la mondialisation, comme celui de l’intelligence artificielle, ne s’arrêtera pas parce qu’on refuse d’y monter en mode colibri6.
Alors, que faire ? Peut-être d’abord ceci : arrêter de ressasser. Les pensées qui tournent en boucle sur ce qui nous dépasse, le climat, la mondialisation, l’IA, le prochain scandale, n’ont jamais changé le cours d’un train. Elles usent, sans construire. Il y a sans doute plus de sagesse à chercher des activités qui apaisent, à partager un repas ou une marche entre amis sans transformer chaque instant simple en débat sur des sujets qui n’ont pas de solution à écrire sur un coin de nappe en papier.
Ce n’est pas du renoncement. C’est peut-être simplement qu’il existe plusieurs façons de s’indigner, certaines qui nourrissent la réflexion, d’autres qui tournent en boucle jusqu’à l’épuisement, sans que cela change quoi que ce soit à la trajectoire du train.
Toute ressemblance avec une conversation pouvant avoir lieu en famille, entre ami•es, au bar, à une réunion politique, n’est pas fortuite.
Annexe : ce que proposent RN et LFI en matière de protectionnisme
Rassemblement National. Le programme met l’accent sur la « priorité nationale » (marchés publics, aides, logement social, emploi) et sur une taxation des produits « issus d’usines délocalisées à l’étranger », présentée comme un « vrai patriotisme économique » passant par une sortie des contraintes du marché européen de l’énergie et du commerce4.
Voir le détail des propositions RN
La France Insoumise. Le concept central est le « protectionnisme solidaire » : relocalisation planifiée des industries stratégiques (médicaments, énergie, données), mesures anti-dumping d’urgence, hausse des droits de douane ciblée sur les pays « aux droits sociaux limités », révision du code des marchés publics en faveur de l’économie sociale et solidaire5.
Voir le programme complet de LFI (PDF)
Les deux formations convergent sur le constat, la désindustrialisation est un problème, mais divergent sur les moyens et l’échelle, nationale ou négociée. Aucune ne chiffre précisément le coût de transition ni les effets de rétorsion commerciale possibles.
Un mot sur la manière dont cette lettre a été écrite
Cette page a été rédigée avec l’aide de Claude, une intelligence artificielle développée par Anthropic. Beaucoup n’en ont d’elle qu’une image de reportage sensationnaliste, des gens qui lui parlent comme à un confident, voire s’y attachent affectivement. La réalité, dans l’usage que j’en fais, est plus modeste et plus utile : c’est un outil de rédaction et de documentation.
Concrètement : je lui donne des instructions, on appelle ça un « prompt », le sujet, l’angle, le ton souhaité, les contraintes de mise en forme. L’IA cherche des informations vérifiables sur le web, me les présente, et rédige un texte à partir de mes consignes. Je relis, je corrige, je précise, un peu comme on dirige un collaborateur qui écrit vite mais qu’il faut toujours superviser.
Ce qui frappe, c’est le rapport de temps. J’ai mis dix à quinze minutes à structurer cette idée dans ma tête, le sujet, l’exemple du tabac, l’envie d’une annexe politique, le ton à tenir. Claude, lui, a produit ce texte complet, recherche des faits historiques, vérification des sources, rédaction, mise en forme, en moins d’une minute de traitement.
1. Source : Wikipédia, SEITA
2. Source : Miroir Social, Seita, la peau de chagrin
3. Source : Force Ouvrière, Seita, la peau de chagrin
4. Source : Programme RN
5. Source : LFI, 10 mesures de protectionnisme solidaire
6. Référence au « colibri » de Pierre Rabhi : dans une légende amérindienne qu’il aimait citer, un colibri transporte des gouttes d’eau pour éteindre un immense incendie de forêt ; devant les autres animaux qui le jugent dérisoire, il répond : « Je fais ma part. » L’image, devenue un symbole de l’écologie individuelle, a aussi été critiquée pour son risque de déresponsabiliser les acteurs structurels, États, industries, au profit du seul geste individuel.
Cet article a été élaboré en collaboration avec Claude, assistant IA développé par Anthropic. La démarche est celle-ci : utiliser l’outil pour documenter un sujet, en posant les questions, en orientant l’angle, en vérifiant les sources et en nommant explicitement cette participation.